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Discours de clôture de la Conférence de Casablanca
Intervention d'Eric Fleutelot
Depuis le début de cette conférence, oratrices et orateurs se sont succédé pour exprimer deux messages majeurs. Le premier, tout le monde l'aura remarqué, c'est l'inquiétude vis-à-vis de l'avenir. Les ressources financières sur le terrain commencent à diminuer, le financement des années 2011-2013 n'est pas sûr, il pourrait lui aussi diminuer, au mieux il plafonnerait aux sommes actuelles. Alors même que l'on sait toutes et tous que le coût de la prise en charge va augmenter, par l'addition de nouvelles personnes à mettre sous traitement et de l'augmentation des coûts de la prise en charge, essentiellement parce que les 2e lignes de traitement coûtent beaucoup plus chères que les 1res lignes. Le second message, évidemment, ce sont les progrès et les succès rencontrés lors des dernières années. Des millions de personnes sont aujourd'hui sous traitement dans des pays où l'on disait que c'était impossible de réaliser un tel effort. Mais vous le savez, cela a été dit plusieurs fois durant la conférence, l'épidémie va plus vite que la lutte contre le sida : pour deux personnes mises sous traitement dans le monde, cinq autres s'infectent. S'il est évident que je partage tout à fait la joie d'avoir vu progresser l'accès aux soins et aux traitements partout où travaille Sidaction, j'ai plutôt envie, au risque de ne pas vous transmettre un message très optimiste, de vous faire partager un sentiment de désespoir. Ce sentiment de désespoir s'explique par plusieurs constats, plusieurs exemples : - La sempiternelle question du financement de la lutte contre le sida n'est pas réglée. La situation, honnêtement, est la suivante. Les pays riches, donateurs, expliquent que leurs propres situations financières sont délicates (et c'est vrai qu'ils connaissent tous des déficits importants.) Les pays pauvres ne tiennent pas non plus leurs engagements pour la plupart d'entre eux. Dans les associations de lutte contre le sida, nous voulons que les responsables politiques tiennent leurs engagements, naïfs que nous sommes. Enfin, pas si naïfs que cela, car nous avons proposé à de nombreuses reprises des solutions alternatives, comme des financements innovants. A ce titre, je ne peux que vous encourager à rejoindre les partisans de la taxe Robin des Bois, qui je vous le rappelle détroussait les riches pour donner aux pauvres. La taxe Robin des Bois, ce n'est même pas ça, c'est juste une taxe minuscule sur la spéculation financière, simple à mettre en œuvre et qui lèverait des milliards d'euros. Tout le monde sait que c'est faisable et possible, qu'attendons-nous ? Vous pouviez durant cette conférence signer la pétition en faveur de cette taxe sur le stand de Coalition Plus et maintenant sur leur site Internet ; vous pouvez même porter ce merveilleux chapeau. Franchement, prendre un peu d'argent aux riches pour le donner aux personnes pauvres et malades, est-ce que cela ne nous fait pas tous un peu rêver ? Certainement ! Pourtant, l'idée de cette taxe ne s'impose pas encore. Disons-le à nos responsables politiques, partout où c'est possible : ce n'est plus acceptable, trouvez l'argent maintenant ! Chacun, chacune d'entre nous doit le dire, pas seulement les militants associatifs, mais également tous les professionnels de santé, tous les chercheurs, chacun avec son style, chacun avec sa conviction.
- Autre motif de désespoir : Barak Obama. Comme la plupart d'entre vous, j'imaginais qu'il pourrait donner un nouvel élan à la lutte contre le sida. Certes, il a fait stopper les inefficaces activités de prévention par l'abstinence de l'horrible président Bush. Certes, mais dans le domaine de l'accès aux traitements, c'est une immense déception. Le nouveau Pepfar est très décevant pour l'accès aux traitements. Obama risque d'être celui qui enverra ce message aux malades des pays en développement : accès aux traitements, no, we can't !
- Autre souci, de nouveau beaucoup évoqué ici : l'utilisation du d4T dont nous connaissons tous la toxicité et les dommages trop souvent irréversibles qu'il peut engendrer. Pourtant, en Afrique subsaharienne, le d4T reste majoritairement prescrit dans les premières lignes. Tout le monde sait que ce n'est pas possible de continuer ainsi. Et pourtant on continue ainsi.
- Laissez-moi encore vous dire que je suis désespéré par la question de l'homosexualité dans les pays en développement. Le mois dernier, au Kenya, une alliance de religieux chrétiens et musulmans a attaqué un centre de prise en charge, parce qu'ils suspectaient que des homosexuels y étaient accueillis. Dans de nombreux pays francophones sur le continent africain, l'homosexualité est pénalisée. Cette salle est pourtant remplie de scientifiques. Vous savez bien que c'est une réalité scientifique qu'une certaine proportion de la population est homosexuelle, partout dans le monde. L'homophobie fait le lit du sida. Ce n'est pas qu'une question de droits de l'Homme ; ce n'est pas qu'une question de santé publique. Faire reculer le sida parmi les homosexuels, c'est juste sauver des vies d'êtres humains, et c'est ce que nous sommes censés faire.
- Tout au long de la conférence, j'ai entendu également qu'il fallait, pour mieux lutter contre les discriminations dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH, mieux intégrer ces dernières à tous les échelons de la lutte contre le sida, qu'il fallait donner un visage à l'épidémie, etc. Mais cela fait 27 ans que l'on répète cela. Pourtant à cette conférence, un pays a envoyé une personne vivant avec le VIH qui ne parle pas français, alors que beaucoup d'autres parlent le français dans son pays. C'est décision cynique cache à peine la volonté d'avoir des personnes séropositives bien passives, bien soumises, et qui ne vont pas prendre le risque de contester aucune décision.
Il y a bien d'autres motifs de désespoir, j'aurais pu parler de l'accès à la charge virale, de la situation des séropositifs en prison, des violences dégueulasses faites aux femmes partout et dont on sait qu'elles font, elles aussi le lit de l'épidémie. Mais je vais m'arrêter là, en vous laissant finalement avec le seul espoir possible. Cet espoir, c'est vous, c'est nous ! En vous levant contre les injustices, en vous levant pour réclamer transparence et responsabilité de la part de ceux qui, dans votre pays, dans votre région, dans votre hôpital, dans votre laboratoire, dans votre association, font la lutte contre le sida, vous pouvez bouger des montagnes. Vous pourrez notamment bouger les montagnes de l'inertie, de l'indifférence et de la résistance au progrès. Vous seuls pouvez porter un coup fatal à cette épidémie. Vous seuls. Nous sommes seuls. Merci.
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