Willy Rozenbaum, président du Conseil national du sida« L’Etat Français nie la réalité du problème. Pendant ce temps, des personnes se contaminent. » Quelle est la situation en ce qui concerne les risques liés aux hépatites et au VIH en prison ? L'usage de drogue par voie intraveineuse y est-il fréquent ? Les prévalences du VIH et des hépatites sont mal connues car il n'y a jamais eu de véritable enquête sur cette question. Et ce, malgré les demandes répétées des acteurs de terrain, des associations de lutte contre le sida, et du Conseil national du sida, au moins depuis 2001. Les acteurs de terrain sont unanimes : la situation française est alarmante. L'étude en cours de lancement InVS-DGS Prévacar, basée sur les dossiers médicaux des détenus et un questionnaire rempli par les médecins sur l'offre de soins des établissements, pourrait donner des indications plus précises, mais avant fin 2010. Sur l'usage de drogue par voie intraveineuse, on sait grâce à l'enquête ANRS-InVS Coquelicot, que 61 % des usagers de drogues par voie intraveineuse ou intranasale connaissent un épisode d'incarcération au cours de leur vie. Et que, 12% des personnes déclarent avoir eu recours à l'injection en prison, dont 30% en partageant une seringue. L'échange de seringues en prison est-il efficace et sûr ? Pourrait-on le mettre en place en France ? Oui, nous avons le cadre législatif et suffisamment de preuves scientifiques pour dire que ces programmes sont efficaces, ne posent aucun problème et doivent être mis en œuvre en urgence. Selon la Commission des droits de l'Homme de l'ONU, les Etats sont tenus d'adopter des mesures positives pour augmenter la santé et limiter les épidémies et pour garantir la vie des personnes en détention. Qu'est-ce qui s'oppose alors à la mise en œuvre de ces programmes ? Rien. Et pourtant l'Etat ne bouge pas. L'administration explique que les expériences étrangères ne sont pas transposables. C'est un procédé systématique. Quand un sujet dérange, on créée une commission ou on demande une évaluation à une autorité sanitaire ou un organisme de recherche. Ou alors on invente une question de recherche là où il n'y en a pas, en demandant la mise en place d'un protocole. Tout cela permet de gagner 2 ans sans rien faire. Et quand enfin le résultat arrive, on demande une nouvelle commission, une nouvelle évaluation ou une nouvelle enquête. C'est cette méthode qui a été employée pour l'avis du Conseil national de sida sur la politique de dépistage en 2005, et plus récemment, sur l'intérêt préventif du traitement en avril dernier. Aujourd'hui, c'était caricatural : l'administration expliquait qu'elle ne pouvait rien faire parce qu'elle ne disposait pas d'études exhaustive sur la situation dans les prisons. Mais la commande de cette étude, que nous demandons tous, encore une fois, était de sa responsabilité. L'Etat doit accepter son incurie : après n'a rien fait pendant des années, il prend maintenant ce prétexte pour ne rien faire. Selon vous, l'Etat a-t-il pris la mesure du problème ? Clairement non. La dernière note santé justice, qui date de 2001, prétendait il n'y avait aucun problème. Aucun rapport officiel, hormis ceux du Conseil national du sida, en 1993, 2001 et 2005, ne prennent en compte la réduction des risques en prison. Aujourd'hui encore, le plan hépatites 2009-12 ne prévoit rien en termes de réduction des risques. Et le plan addiction 2007-2014 ne prend aucune mesure en milieu carcéral. L'administration nie totalement la réalité du problème, alors qu'elle a la responsabilité d'assurer la santé des personnes incarcérées. Même la distribution d'Eau de Javel, une solution pourtant insuffisante qui n'est pas recommandée seule par l'OMS, n'est pas mise en œuvre correctement : en 2007, un rapport de la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales (Drass) d'Île-de-France signalait que de la Javel domestique titrée à 9° était distribuée dans un tiers des prisons, alors que seule celle titrée à 12° peut avoir une petite efficacité. C'est quand même terrible de se dire qu'on aurait tous les moyens d'éviter des contaminations, et pour pas cher, mais qu'on ne les met pas en œuvre. Mais alors, pourquoi ne fait-il rien ? Pour des raisons politiques. On est dans un contexte de pénalisation croissante de l'usage de drogues. Quand j'entends que les soignants n'ont pas à se transformer en dealer, surtout en prison, j'ai l'impression de revenir 20 ans en arrière. Très franchement, je pense que dire et redire qu'on a toutes les preuves que ces programmes sont efficaces et sûrs ne sert à rien. Car les freins sont idéologiques. Le plaidoyer ne pourra se faire que sur un plan politique. L'Etat nie la réalité du problème. Pendant ce temps, des personnes se contaminent. Propos recueillis par Renaud Persiaux Retour à la liste des actus |
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