Portrait-hommage à Fred Navarro, militant historique d’Act Up-Paris, figure de la lutte contre le VIH et défenseur infatigable des minorités.
L’essentiel
- Fred Navarro, ex-président d’Act Up-Paris, est décédé en février 2026 à 65 ans.
- Figure de la lutte contre le VIH, il militait depuis plus de 20 ans pour les droits des minorités.
- Séropositif dès 1986, il a traversé les débuts meurtriers de l’épidémie avant d’être sauvé par la trithérapie.
- Il a joué un rôle clé dans la levée de l’interdiction des soins funéraires pour les personnes séropositives.
Un militant emblématique de la lutte contre le VIH s’en est allé
Une frêle silhouette au look punk, une banderole à la main et le poing levé, avec un large sourire : c’est sans doute ainsi que la plupart de ceux qui connaissaient Fred Navarro, se souviendront de lui.
Celui qui fut, entre 2011 et 2013, le président de l’association de lutte contre le sida Act Up-Paris, a été un inlassable militant anti-VIH. « Depuis 20 ans, il était de toutes les manifs », se remémore Fred Bladou, qui fut pendant 4 ans, l’un de ses frères d’armes à Act Up-Paris. Et il n’y avait pas que le VIH ! Personnes trans, travailleurs et travailleuses du sexe, sans-papiers… : « Il manifestait pour les droits de toutes les minorités », souligne Elsa, sa meilleure amie.
Un diagnostic brutal au début d’une épidémie meurtrière
Né en novembre 1960 à Bagnols-sur-Cèze, une petite ville d’environ 20 000 habitants dans le Sud de la France, Fred Navarro apprend sa séropositivité alors qu’il n’a pas encore 26 ans. C’était en 1986. On est au début de la pandémie de VIH. Et faute de traitements efficaces, la plupart des personnes contaminées succombent au virus en quelques années seulement. Alors, « tout s’est arrêté dans ma tête. […] Ma vie était suspendue à un fil qui risquait de casser à tout moment » confiait-il en 2022 à Remaides, un journal d’information sur le VIH et les hépatites virales.
Quelques années plus tard, le jeune homme atteint le stade Sida, l’ultime étape de l’infection. Son système immunitaire est si affaibli par le VIH, qu’il ne peut plus contrer efficacement les infections et les maladies opportunistes.
Heureusement, au milieu des années 1990, arrive la trithérapie, ce traitement associant trois molécules antirétrovirales, capable de contrôler la réplication du virus. Fred est sauvé. « Il était ce que j’appelle un vétéran du sida ; l’un des derniers encore en vie à savoir vécu le début de cette épidémie. Avec sa disparition, c’est un peu de notre mémoire collective sur les débuts du VIH, qui s’est évanouie », analyse Fred Bladou.
Christian, l’amour d’une vie et le moteur d’un combat
Même si l’existence de Fred a été parsemée de moments difficiles et de douleurs liés au VIH, le virus ne l’a pas empêché de « kiffer la vie », comme il aimait le dire. « Il profitait de chaque petite joie, de chaque fête. Il souriait et positivait toujours. Il avait aussi beaucoup d’humour. C’était un vrai soleil », explique avec tendresse Elsa.
La jeune femme fait sa connaissance en 2010, lors d’une réunion d’Act Up-Paris. « Les gens prenaient la parole tour à tour pour aborder des points sérieux sur le VIH. Tous… sauf Fred ! Lui, s’est mis à raconter la plus belle histoire d’amour que je n’ai jamais entendue : celle qu’il a vécue avec son mari Christian Charpentier », narre-t-elle.
Les deux hommes se sont rencontrés en 1992 dans un bar de Belleville, un quartier de Paris. « J’avais craqué sur lui, mais je n’osais pas l’aborder », raconte Fred dans l’article de Remaides cité précédemment. Un soir, il ose enfin lui déclarer sa flamme. Alors, Christian lui apprend qu’il est séropositif et que son infectiologue lui a prédit seulement quatre mois et demi de vie. Mais cela n’a pas dissuadé Fred : « Je lui ai répondu que moi aussi j’étais séropo et que c’était la première fois que j’en parlais à quelqu’un. J’ai ajouté : ‘Je les prends tes quatre mois et demi et on verra bien’. On est restés 18 ans ensemble ».
En 2002, les deux hommes poussent la porte d’Act Up-Paris. Et Fred commence son engagement dans l’association. Pendant 4 ans, il y tient la permanence Droits Sociaux : tous les mercredis après-midi, avec trois autres militants, devenus ses amis – Fred Baldou, Patrice Miot et Frédéric Cohen -, il accueille et soutient des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) confrontées à des difficultés dans les domaines de la santé, du logement et des droits sociaux et administratifs.
Un combat décisif : les soins funéraires
Quelques années plus tard, en 2010, débutera ce qui a été l’un des plus grands combats de sa vie. « Tandis qu’il est à la dix-huitième conférence internationale sur le sida à Vienne en Autriche, Christian meurt seul chez eux… », commence Elsa. Problème, « à cette époque, les PVVIH ne peuvent pas bénéficier de soins funéraires ». Dits aussi soins de thanatopraxie, ces interventions post-mortem sont cruciales pour ralentir la décomposition du corps des défunts et permettre ainsi à leurs proches de faire leurs adieux dans de bonnes conditions. Mais en 1986, elles ont été interdites pour tout porteur du VIH ou d’une hépatite (B ou C). « Aussi, poursuit Elsa,quand Fred a pu enfin voir le corps de Christian, celui-ci s’était déjà dégradé… ».
Dès lors, Fred Navarro n’a eu de cesse de lutter avec Act Up-Paris et d’autre associations, pour mettre fin à cette pratique discriminatoire. « Il ne voulait plus que la douleur et la violence qu’il a vécues arrivent à d’autres proches de PVVIH », souligne Elsa.
En 2012, à la conférence contre le sida de Washington, il n’hésite pas à interpeller directement Marisol Touraine, ministre de la Santé de 2012 à 2017, pour lui demander de signer le décret levant l’interdiction des soins funéraires pour les personnes séropositives. « Tant que cette interdiction ne sera pas levée, je ne pourrais pas dormir », lui lance-t-il.
Enfin, en 2017, son combat est couronné de succès : la ministre de la Santé Agnès Buzyn signe l’arrêté du 12 juillet 2017, qui lève l’interdiction à partir du 1ᵉʳ janvier 2018. Une avancée majeure pour les PVVIH et leurs proches.
« Après la cérémonie organisée pour les obsèques de Fred, le 3 mars dernier au crématorium du Père Lachaise à Paris, raconte Fred Bladou, on est tous allés boire un coup. Et on s’est dit que le plus bizarre serait de ne plus le voir sur la prochaine manif… » C’est sûr, Fred va beaucoup manquer à ses amis et à ses compagnons militants… Mais aussi à la lutte contre le VIH. 🟥
Fred Navarro, l’inlassable militant contre le VIH
