Internet est devenu le terrain principal où les adolescents forgent leur vision de la sexualité. Dans sa thèse, soutenue par Sidaction, Camille Guirouard-Aizée explore la manière dont ces interactions numériques modèlent le rapport des collégiens et lycéens au VIH et à la santé sexuelle.
Si la cour de récréation reste un lieu d’échanges entre adolescents, une partie de leurs références liées à la sexualité se construit désormais sur les écrans. Réseaux sociaux, vidéos d’influenceurs ou discussions en ligne participent à façonner la vision que les jeunes se font de l’intimité, du genre et des relations sexuelles. Depuis 2022, la chercheuse Camille Guirouard-Aizée s’intéresse à cet environnement numérique. Dans sa thèse (en cours), elle analyse comment ces usages influencent le rapport au risque de transmission du VIH chez des collégiens et lycéens rencontrés dans les Hauts-de-France.
Des savoirs sur la sexualité construits entre pairs
Ses recherches explorent la manière dont les savoirs sur la sexualité circulent et se construisent entre pairs. Avant de travailler avec les adolescents, elle avait analysé ces dynamiques chez les travailleur·ses du sexe en ligne. « Je travaillais sur les modes de co-construction et de transmission des savoirs sur la sexualité et les relations sexuelles entre pairs », explique-t-elle. Elle y observait des groupes élaborer collectivement des connaissances de santé sexuelle pour les partager ensuite dans des espaces numériques.
On retrouve ces logiques chez les adolescents, mais dans un autre contexte. S’ils reçoivent de nombreux discours éducatifs, ils n’ont en réalité que peu de prise sur la production des savoirs qui les concernent ou sur les outils créés pour eux. Pourtant, eux aussi développent des formes d’appropriation et de discussion collective des informations qui circulent. « Ils mettent en commun, réinterprètent et critiquent les savoirs sur la santé sexuelle », observe la chercheuse.
Les pratiques médiatiques des adolescents
C’est avec cet angle qu’elle a étudié leurs pratiques médiatiques au sens large. Celles-ci englobent tout ce que les adolescents croisent en ligne : réseaux sociaux, vidéos, séries, jeux, influenceurs ou espaces de discussion entre pairs.
Même sans aborder directement la sexualité ou les infections, ces contenus marquent la vision des jeunes. « Les perceptions des risques liés au VIH/sida et aux IST ne se construisent pas de manière isolée, souligne la chercheuse. Elles s’articulent avec d’autres dimensions, comme la manière dont les adolescents perçoivent le genre, l’intimité ou les relations amoureuses ». Dans les entretiens, certains jeunes évoquent par exemple des influenceurs qui parlent de masculinité ou de rapports hommes-femmes. Ces discours ne traitent pas de santé sexuelle, mais ils contribuent à alimenter des représentations et des modèles que les adolescents peuvent ensuite se réapproprier ou réinterpréter.
Une enquête de terrain
Le travail de Camille Guirouard-Aizée repose sur une recherche-action menée aux côtés du Planning familial de Lens. Elle suit les équipes de l’association lors de leurs interventions d’éducation à la vie affective et sexuelle dans les collèges et lycées — généraux, technologiques et professionnels — des Hauts-de-France. Ces actions varient : animations en classe, stands d’information ou échanges informels avec les élèves. La chercheuse y intervient en tant qu’observatrice. Elle analyse comment les adolescents s’emparent des outils pédagogiques, capte les questions qui fusent ou les thèmes qui émergent spontanément au fil des échanges.
En complément, elle s’entretient en tête-à-tête avec des volontaires de 11 à 16 ans. Ces moments de confidence aident à cerner leur véritable rapport aux écrans : comment ils naviguent pour s’informer sur la sexualité et ce qu’ils regardent réellement une fois seuls face à leur téléphone.
Un VIH souvent absent des préoccupations
Lors des observations menées dans les établissements scolaires, les discussions des adolescents portent souvent sur les relations amoureuses, le consentement ou les normes de genre. Le VIH, en revanche, apparaît rarement dans leurs propos. « Le VIH n’est pas tellement au cœur de leurs interrogations sur la santé sexuelle. On fait face à un manque de connaissances ou à des méconnaissances assez remarquables », constate la chercheuse. Dans plusieurs établissements de son terrain d’enquête, certains élèves ne savent pas précisément ce qu’est le VIH ni comment il se transmet. Ceux qui sont capables d’en donner une définition claire restent minoritaires. Un constat que rejoignent les résultats d’une récente enquête, montrant un recul des connaissances des 15-24 ans sur les infections sexuellement transmissibles.
Des usages numériques très surveillés
La thèse de Camille Guirouard-Aizée met également en lumière un autre aspect du rapport des adolescents au numérique: leur autonomie face aux outils technologiques reste souvent limitée. De nombreux élèves disposent d’un smartphone, mais leurs usages sont fortement encadrés par des applications de contrôle parental.
Certaines se contentent de contrôler le temps d’écran, d’autres permettent de suivre la localisation du téléphone ou même d’écouter à distance ce qui se passe autour de l’enfant. Pour la chercheuse, ces dispositifs posent une question centrale : « Quand les adolescents évoluent avec des outils numériques aussi surveillés, quels espaces numériques leur restent-ils réellement pour construire leur rapport à la sexualité et à la santé sexuelle ? ».
Des pistes pour adapter la prévention
Sa thèse montre aussi que les adolescents ne sont pas désarmés face aux écrans : ils savent prendre du recul sur ce qu’ils voient. Loin du cliché des consommateurs passifs, ils analysent les contenus, les soupèsent et se les approprient. Pour Camille Guirouard-Aizée, cette capacité d’appropriation invite à porter un regard plus nuancé sur leurs usages numériques : « Les concevoir uniquement comme des pratiques à recadrer ne permet pas de comprendre ce qui se cache derrière ni les besoins qu’elles révèlent ».
Mieux comprendre ces usages pourrait au contraire permettre d’adapter les stratégies de prévention, en partant des pratiques et des références culturelles des adolescents pour construire des actions d’information et de prévention plus proches de leurs réalités.
Internet et santé sexuelle : comment les adolescents construisent leur rapport au VIH
