Trajectoire d’austérité, restrictions administratives, remise en cause de l’accès universel aux soins : la loi de financement de la sécurité sociale (LFSS) 2026 suscite de vives inquiétudes du côté des associations de lutte contre le VIH. Pour Transversal, Nicolas Derche, directeur d’ARCAT, association engagée depuis 40 ans dans la lutte contre le VIH et l’accompagnement des personnes vivant avec le virus, décrypte les conséquences concrètes de ce projet de loi sur les publics les plus précaires et la médiation en santé.
Transversal : En tant qu’associatif impliqué dans la santé et le suivi des personnes vivant avec le VIH, que vous inspire la loi de financement de la Sécurité sociale 2026 ?
Nicolas Derche : Ce que révèle le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) 2026, tout comme la loi de financement qui en a découlé, c’est l’installation d’un climat d’insécurité pour l’avenir du système de santé solidaire. Derrière le discours de « responsabilité budgétaire » se dessine clairement une trajectoire d’austérité puisque c’est un redressement très rapide des comptes sociaux qui est recherché.
On observe une tendance à complexifier l’accès aux droits, surtout pour les publics les plus vulnérables : davantage de contrôles, davantage d’obligations documentaires, davantage de conditions à remplir. Même si certaines mesures présentes dans le projet initial, comme l’augmentation des franchises médicales, ont finalement été abandonnées dans la loi adoptée, ce qui évite un surcoût important pour les patients, la dynamique politique, elle, reste préoccupante.
La LFSS 2026 confirme un mouvement politique de fond qui tends à remettre progressivement en cause le principe de l’accès universel aux soins. On n’est plus seulement dans une logique de maîtrise des dépenses, mais dans une transformation du rapport aux droits, où l’accès aux soins devient plus conditionnel, plus complexe et plus sélectif. Et ce sont toujours les mêmes publics qui en paient le prix.
T : Que craignez-vous comme impact concret pour les personnes vivant avec le VIH ?
N.D. : Les associations qui accompagnent des personnes vivant avec une maladie chronique ne peuvent qu’être inquiètes. Même si la loi adoptée n’a finalement pas réduit les montants des indemnités journalières, un point important à signaler, elle introduit des mesures qui fragilisent indirectement les personnes vulnérables.
La durée maximale du premier arrêt maladie est désormais limitée à un mois dans la loi adoptée, comme prévu dans le projet initial. Pour des personnes vivant avec le VIH confrontées à de la fatigue, à des comorbidités ou à des complications épisodiques, cela peut se traduire par davantage de ruptures de droits et des contrôles intrusifs.
« Nous ne sommes plus seulement dans une logique de maîtrise des dépenses, mais dans une transformation du rapport aux droits »
L’obligation d’indiquer le motif de l’arrêt maladie dans les documents transmis au contrôle médical a été maintenue. Pour des pathologies sensibles comme le VIH, cela soulève un enjeu de confidentialité et de stigmatisation.
À cela s’ajoute une inquiétude plus globale : même si les ALD (affection longue durée) exonérantes, comme le VIH, ne sont pas remises en cause, la suppression des ALD non‑exonérantes renforce l’idée d’un système où l’accès à certains soins pourrait devenir plus conditionnel, plus restreint [i].
T : On a en effet beaucoup parlé de l’ALD. Craignez-vous, sur ce point, que la nouvelle LFSS affecte spécifiquement les personnes vivant avec le VIH ?
N.D. : Pour le VIH en lui‑même, les traitements antirétroviraux actuels ne sont pas menacés. L’inquiétude porte plutôt sur l’accès aux traitements innovants : injections, nouvelles classes thérapeutiques, stratégies en développement. Dans un contexte où l’État cherche à maîtriser fortement les dépenses de santé, il est légitime de se demander si leur diffusion restera fluide, sans conditions supplémentaires ou ententes préalables.
Mais l’enjeu majeur reste tout ce qui entoure le VIH : les soins dentaires, psychologiques, cardiovasculaires, dermatologiques… Tous ces soins, déjà difficiles d’accès, peuvent devenir les premiers renoncements, avec des conséquences graves sur la santé globale des personnes vivant avec le VIH.
T : Au regard du projet de loi de finances (PLF) et de la LFSS 2026, peut-on considérer que la solidarité est reléguée au second plan, notamment dans un contexte de baisse des financements associatifs ? Est-ce que cela pourrait impacter la médiation en santé, alors même que l’on cherche de plus en plus à « aller vers » les publics les plus éloignés du soin ?
N.D. : La médiation en santé va devenir encore plus indispensable, parce que la LFSS 2026, dans sa philosophie d’ensemble, accroît mécaniquement le renoncement aux soins. Chaque étape administrative supplémentaire crée du non-recours, en particulier pour les personnes qui maîtrisent mal les outils, les procédures et les parcours de soins.
Or, les associations font déjà face à des difficultés financières importantes, avec des baisses de subventions et des coûts supplémentaires non compensés. Il va donc être très compliqué d’augmenter les moyens consacrés à la médiation en santé, alors même que les besoins vont augmenter. Les publics les plus impactés seront ceux qui cumulent précarité sociale, fragilité administrative et maladie chronique, cette dernière étant elle-même un facteur de précarisation.
« Ajouter des démarches, c’est organiser le renoncement au droit et aux soins »
Concernant l’AME, même si la LFSS 2026 ne modifie pas le dispositif, les débats politiques récents et les consignes administratives apparues ces dernières années vont dans un sens clairement restrictif. Le passage d’une « présomption raisonnable » de résidence à des preuves matérielles continues, déjà observé dans les pratiques administratives, exclut mécaniquement celles et ceux qui n’ont littéralement aucun moyen de fournir ces documents.
Ce n’est pas un détail administratif : c’est un tri qui se traduit par des diagnostics plus tardifs, des parcours plus lourds, une pression accrue sur les urgences et les permanences d’accès aux soins de santé (PASS)… En matière de santé publique, c’est une vision pour le moins court-termiste : on réduit l’accès aux droits en amont, mais on augmente les coûts humains et financiers en aval.
Cette exigence de documents officiels, souvent impossibles à fournir pour des personnes exilées en grande précarité, va éloigner encore davantage ces publics du système de soins. Ajouter des démarches, c’est organiser le renoncement au droit et aux soins. On sait pourtant que lorsque les personnes sont prises en charge tardivement, leur état de santé se dégrade, les parcours se complexifient et les coûts deviennent plus élevés pour le système de santé.
Les hôpitaux, les urgences et les permanences d’accès aux soins de santé (PASS) absorbent alors des situations plus lourdes, dans un contexte déjà extrêmement tendu. La LFSS n’opèrent pas qu’un « ajustement technique », elle marque un basculement : moins de droits, plus de conditionnalité, et un système qui met davantage d’obstacles sur la route de celles et ceux qui ont déjà le plus de difficultés. 🟥
[i] L’affection longue durée (ALD) concerne une maladie dont la gravité et/ou le caractère chronique nécessite un traitement prolongé. Il existe 2 types d’ALD : l’ALD exonérante et l’ALD non exonérante. Si une personne est atteinte d’une maladie grave, évoluant pendant plus de 6 mois et nécessitant un traitement coûteux, les frais de santé liés à votre maladie sont pris en charge au maximum remboursable par la Sécurité sociale (base de remboursement de la Sécurité sociale). On parle d’ALD exonérante. Dans le cas où il n’y aurait pas de traitement coûteux, il est possible d’être en ALD non exonérante. Cela signifie que l’Assurance Maladie rembourse aux taux habituels les soins en lien avec la maladie.
« La LFSS 2026 installe un climat d’insécurité pour l’avenir du système de santé solidaire »
