Les nouvelles recommandations européennes sur le cholestérol marquent un tournant : elles préconisent désormais une statine pour toutes les personnes vivant avec le VIH dès 40 ans, même sans excès de LDL ni risque cardiovasculaire élevé. Une évolution majeure, dont l’application en France reste incertaine.
L’essentiel
- Les nouvelles recommandations européennes (2025) suggèrent de prescrire une statine à toutes les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) de 40 ans et plus, même sans excès de LDL ni risque cardiovasculaire élevé.
- Cette recommandation repose notamment sur l’essai REPRIEVE : –35 % d’événements cardiovasculaires chez les PVVIH traitées par pitavastatine.
- En France, les recommandations VIH (2024) restent plus prudentes : statines uniquement en cas de risque cardiovasculaire élevé ou LDL trop élevé.
Les statines, pilier de la prévention cardiovasculaire
Disponibles depuis près de quarante ans, les statines sont le traitement de référence contre le cholestérol LDL, souvent qualifié de « mauvais » cholestérol. En abaissant son taux sanguin, elles réduisent significativement le risque de maladies cardiovasculaires telles que l’infarctus du myocarde ou l’AVC. En excès, le LDL se dépose dans les artères, favorisant la formation de plaques d’athérosclérose dangereuses pour le cœur et le système vasculaire.
Jusqu’à présent, chez les personnes vivant avec le VIH (PVVIH), la prescription de statines en prévention primaire — c’est-à-dire avant tout événement cardiovasculaire — suivait les mêmes règles qu’en population générale : elles étaient indiquées uniquement en cas de risque cardiovasculaire élevé ou très élevé et de taux de LDL trop important [i], après échec de mesures hygiéno-diététiques pendant trois mois.
Un tournant dans les recommandations européennes
Fin 2025, de récentes recommandations européennes, publiées dans l’European Heart Journal [ii], appellent à prescrire des statines… à toutes les PVVIH de 40 ans et plus. Cela, point important, « indépendamment du risque cardiovasculaire estimé et du taux de LDL ». Autrement dit, même en cas de cholestérol normal.
Ces nouvelles recommandations, élaborées par une vingtaine d’experts de la Société européenne de cardiologie (ESC) et de la Société européenne d’athérosclérose (EAS) – spécialisés dans la prise en charge des « dyslipidémies » – se justifient par plusieurs facteurs fréquents chez les PVVIH : inflammation chronique liée à l’infection, effets métaboliques de certains traitements antirétroviraux (notamment les inhibiteurs de protéase ou l’efavirenz), et prévalence plus élevée de facteurs de risque classiques comme le tabagisme ou l’hypertension.
L’essai REPRIEVE, argument clé
De plus, les experts européens mettent en avant une étude récente : l’essai REPRIEVE, publié en 2023 dans le New England Journal of Medicine [iii]. L’étude a suivi pendant plus de cinq ans 7 769 PVVIH âgées de 40 à 75 ans, souvent à risque cardiovasculaire faible ou modéré et sans excès de cholestérol.
Résultat : les personnes traitées quotidiennement par pitavastatine ont présenté 35 % d’événements cardiovasculaires majeurs en moins (infarctus, AVC, décès cardiovasculaire) que celles sous placebo.
En France, des recommandations plus prudentes
Faut-il s’attendre à une prescription généralisée des statines chez les PVVIH de plus de 40 ans ? En France, la réponse reste nuancée. Les médecins s’appuient prioritairement sur le rapport d’experts sur la prise en charge du VIH, des hépatites virales et des IST. Dans sa version actualisée de 2024, celui-ci recommande, en prévention primaire en cas de risque cardiovasculaire faible à modéré, de « modifier le mode de vie pour en exclure ou réduire les facteurs de risque », tels que le tabac, l’alcool, une alimentation inadaptée ou un manque d’exercices… comme en population générale.
Ceci dit, les recommandations du groupe d’experts sur la prise en charge du VIH datent de 2024. D’où la question : pourraient-elles être actualisées pour tenir compte de la récente préconisation des experts européens ? « À ce jour, nous n’avons pas rediscuté de faire évoluer la recommandation concernant les PVVIH de 40 ans et plus sans excès de LDL ou de risque cardiovasculaire élevé », répond le Pr Pierre Delobel, infectiologue au CHU de Toulouse et responsable du rapport d’experts sur la prise en charge du VIH, des hépatites virales, et des IST.
De fait, explique l’infectiologue, « les données de l’essai REPRIEVE étaient déjà connues lors de la rédaction de nos recommandations en 2024. Mais, nous n’avons pas retenu une indication systématique de statine chez tous les PVVIH de plus de 40 ans dans la mesure où dans cette étude, les analyses en sous-groupes montraient que la réduction du risque d’évènement cardiovasculaire était essentiellement significative chez les PVVIH avec un risque d’évènement cardiovasculaire élevé et ayant plus de 60 ans à l’inclusion ». Ensuite, « la statine testée, la pitavastatine, n’est pas disponible en France, même si les résultats sont probablement extrapolables à d’autres statines ».
Une application encore incertaine sur le terrain
« Une recommandation de traiter toutes les PVVIH de plus 40 ans serait probablement peu appliquée en pratique. Les statines sont déjà sous-prescrites dans la population qui en tirerait le plus grand bénéfice : celle ayant un risque cardiovasculaire élevé et un taux de LDL supérieur à celui ciblé pour le niveau de risque concerné », ajoute l’infectiologue. Selon lui, « Il faut déjà concentrer nos efforts de prescription de ces médicaments dans cette population ».
À l’hôpital La Timone, à Marseille, le Dr Jean-François Renucci, médecin vasculaire, indique que pour sa part, il ne fera pas évoluer ses pratiques : « j’instaurerai un traitement par statine seulement en cas de taux de LDL très élevés ou en cas de détection de plaques d’athérosclérose au niveau des artères carotides », qui irriguent le cerveau, le visage et le cou.
En pratique, la recommandation européenne marque un signal fort, mais son adoption en France ne semble pas imminente.🟥
[i] Le seuil de LDL dangereux dépend du risque cardiovasculaire global du patient, calculé en tenant compte d’autres facteurs de risque : âge, sexe, tabagisme, hypertension, etc.
[ii] François Mach et al. Eur Heart J. 7 novembre 2025. doi: 10.1093/eurheartj/ehaf190.
[iii] Steven K Grinspoon et col. N Engl J Med. 23 août 2023. doi: 10.1056/NEJMoa2304146.
Les Statines vont-elles être prescrites à toutes les PVVIH de plus de 40 ans ?
