Dénonciations à la Une des journaux de personnes homosexuelles, appels à la haine sur les réseaux sociaux, arrestations en série pour « actes contre nature », projet de loi gouvernemental visant à durcir les sanctions pour homosexualité : le Sénégal subit depuis début février une vague d’homophobie. Les acteurs de la lutte contre le VIH s’inquiètent des conséquences sur l’épidémie.
Al Adji Ba* vit à Dakar. Avec le VIH. Depuis qu’il a découvert sa séropositivité il y a deux ans, le jeune homme suit méticuleusement son traitement et sa charge virale est indétectable. Mais pour la première fois, il a raté un rendez-vous médical. « J’avais rendez-vous la semaine dernière mais j’avais tellement peur que je n’y suis pas allé. Le matin, tu te lèves et tu vois qu’il y a eu cinq arrestations d’homosexuels, le lendemain, tu te réveilles, c’est deux arrestations, etc. »
Face à la vague d’homophobie qui frappe le Sénégal, Al Adji Ba a préféré téléphoner à son médecin qui a accepté de lui apporter ses médicaments. « Mais je n’ai pas fait le test des trois mois, j’avais vraiment trop peur d’aller là-bas. »
Messages de haine sur les réseaux sociaux, Une de journaux condamnant les « actes contre nature », manifestation derrière une banderole « Non à l’homosexualité » et arrestations en série : « Les personnes homosexuelles ne sont plus en sécurité aujourd’hui au Sénégal », affirme Tamsir Diop** , porte-parole du Collectif Free de défense des droits LGBT. « Certains ont fui le pays, par exemple vers la Gambie voisine, d’autres n’osent plus sortir de chez eux. » C’est le cas d’Al Adji Ba qui « rentre directement après le travail » et doit prendre un médicament pour pouvoir dormir.
Un durcissement juridique aux effets sanitaires préoccupants
À l’origine de cette situation, deux affaires distinctes d’homosexualité et de pédocriminalité qui ont fait la une des médias début février : d’une part, une série d’arrestations dans le cadre d’une enquête sur un réseau de pédocriminalité animé par un retraité français ; d’autre part, l’arrestation de douze hommes, dont deux célébrités, accusés notamment « d’actes contre nature » et de « transmission volontaire du VIH-Sida ».
Au total, selon la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), 27 hommes ont été arrêtés depuis le 9 février dernier. Dans ce contexte, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé mardi 24 février devant les députés avoir déposé un projet de loi durcissant l’article 319 du code pénal, qui punit déjà l’homosexualité d’un à cinq ans de prison : « Toute personne qui aura commis un acte contre nature sera punie d’un emprisonnement de cinq à dix ans », en plus d’une amende. Une nouvelle sanction est ajoutée pour « apologie de l’homosexualité », de trois à sept ans de prison. Le texte, transmis à l’Assemblée, doit être soumis au vote des députés.
Ce que Tamsir Diop appelle « une chasse aux homosexuels » a déjà des conséquences sur la lutte contre le VIH-Sida. « Des TikTokeurs donnent les noms, numéros et mails de membres d’associations de lutte contre le VIH, explique un responsable du Réseau national des populations clés (RENAPOC), qui regroupe 37 associations constituées de populations vulnérables. On confond homosexualité et séropositivité, on ignore qu’une personne sous traitement, si elle est indétectable, ne transmet pas le virus. »
Celui qui préfère désormais garder l’anonymat voit des pairs éducateurs quitter le pays : « Leur nom apparaît dans des groupes WhatsApp de personnes HSH arrêtées, simplement parce qu’ils ont mené des actions de prévention. Ils craignent donc d’être interpellés à leur tour. »
Autres conséquences pour l’association : le bureau du RENAPOC de Dakar n’accueille plus de bénéficiaires, les dossiers mentionnant leurs noms ont été évacués et cachés, et les activités de sensibilisation et de PrEP ont dû être suspendues — les personnes sous PrEP ont encore leurs médicaments mais il n’y a plus d’enrôlement.
« C’est comme si tout le travail qui a été fait ces dernières années était gommé, se désole le militant ! Les populations clés vont se cacher davantage, vont vivre avec la maladie et on risque d’avoir une épidémie généralisée si l’État ne fait rien. »
La confiance, un pilier de la lutte contre le VIH fragilisé
Comme d’autres acteurs de la lutte contre le VIH, Safiatou Thiam, secrétaire exécutive du Conseil national de lutte contre le sida du Sénégal (CNLS), a lancé un important travail de plaidoyer : « Notre stratégie pour les populations clés est une stratégie scientifiquement démontrée, incontournable. Au regard de la situation épidémiologique de notre pays, qui est de type concentrée — c’est-à-dire faible dans la population générale et élevée dans les groupes à hauts risques — ces groupes sont identifiés comme prioritaires pour les services de dépistage et de prise en charge. Aujourd’hui, la situation fait que la confiance de ces groupes envers les services de santé risque d’être rompue. »
Elle poursuit : « Nous craignons que ces services ne soient plus utilisés : ils vont refuser de se dépister, se retrouver en rupture de traitement par peur d’aller dans les structures chercher des médicaments et ne plus faire confiance au système de manière générale. Nous craignons que cela ait des répercussions sur l’évolution de la maladie. »
Tous s’inquiètent aussi de voir prospérer les idées fausses, en particulier sur la transmission du VIH. Le Dr Safiatou Thiam répète qu’une « personne qui prend son traitement et qui est indétectable ne transmet plus le virus ».
Le Premier ministre Ousmane Sonko a précisé lors de son discours que les acteurs de la santé ne sont pas concernés par le délit d’apologie de l’homosexualité. De quoi rassurer certains acteurs communautaires comme Ousseynou : « Les activités liées aux soins ne sont pas concernées par le durcissement, donc on va pouvoir continuer à travailler. »
D’autres sont moins optimistes : « C’est vrai qu’il y a ce que dit le Premier ministre, commente un militant LGBT sous couvert d’anonymat, mais il y a aussi la réalité, la façon dont la population interprète les choses. Et là, ça ne suffit pas à rassurer sur le terrain. »
Il suffit pour s’en rendre compte de se rendre au Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique (CRCF) de l’hôpital Fann de Dakar, un centre de référence en matière de lutte contre le VIH : les couloirs et la salle d’attente sont anormalement vides. « Les hommes surtout ont peur de venir et certains viennent cagoulés pour ne pas être reconnus », témoigne le Dr Rassoul Diouf, médecin de prise en charge.
Le Dr Khoudia Sow, médecin et anthropologue au CRCF, s’inquiète pour toutes les personnes vivant avec le VIH, pas seulement les hommes ayant des relations avec les hommes : « Beaucoup de patients nous appellent et nous disent leur peur, voire parfois leur psychose, d’avoir des soucis par rapport à la révélation de leur statut sérologique. Ce qui transparaît dans toutes ces craintes, c’est vraiment la rupture d’un lien de confiance et de sécurité. Les médias sénégalais ont publié les photos, noms et statut sérologique de personnes arrêtées. Je pense que c’est cet élément-là qui a eu un effet extrêmement péjoratif et qui a ravivé toutes ces craintes de divulgation. » Y compris pour les femmes, dont certaines viennent consulter cachées sous un voile et des lunettes noires.
Alors que le Sénégal a toujours été en pointe en Afrique dans la lutte contre le VIH-Sida, militants, associatifs et médecins partagent aujourd’hui la même crainte, résumée par le Dr Khoudia Sow : « Tout notre travail est basé sur la confiance ! Au Sénégal, la prévalence a été divisée par trois entre 2000 et 2026 grâce à tout ce travail-là. Maintenant, quand la répression augmente, la dissimulation augmente avec le risque que la prévalence VIH progresse, notamment dans les populations sur lesquelles les acteurs de santé publique n’auront plus la possibilité d’intervenir. Donc tout le dispositif mis en place risque de s’effondrer. » 🟥
* Son nom a été modifié
** Pseudonyme
Sénégal : Une nouvelle vague d’homophobie menace la lutte contre le VIH
