vih VIH en Polynésie : une épidémie sous-estimée ?

12.02.26
Hélène Ferrarini
7 min
Visuel VIH en Polynésie : une épidémie sous-estimée ?

En Polynésie, l’augmentation des cas de VIH inquiète les rares acteurs du secteur. « Les facteurs d’une épidémie ingérable sont réunies », alerte Maire Bopp du Pont, présidente de Agir contre le Sida. La réponse des pouvoirs publics est limitée.

Dr Lam Nguyen partage son inquiétude depuis son bureau du Centre des maladies infectieuses tropicales (CMIT) hébergé au Centre hospitalier de Tahiti. Cela fait 36 ans que ce médecin accompagne les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) en Polynésie française, soit quelques années à peine après les premiers cas recensés dans les années 1980. Ce qui l’inquiète, c’est la hausse des contaminations.

Il recense 25 nouveaux cas de VIH entre janvier et novembre 2025. Cela peut paraître relativement peu, tout comme les 209 PVVIH suivies sur l’ensemble de la population polynésienne de 280 000 habitants, mais lorsqu’il montre la courbe de l’évolution de l’épidémie, on comprend mieux son sentiment. Elle dessine le début d’une ascension fulgurante. Le nombre de contaminations annuelles est revenu au niveau des années 1990, alors qu’il avait baissé dans les années 2000 pour se maintenir sous la barre des dix découvertes par an, il a doublé entre 2023 et 2024.

De nouveaux comportements qui laissent les acteurs de la lutte « désarmés »

Le Dr Lam – ainsi qu’il est appelé localement, par son prénom – a constaté une reprise des IST dès les années 2015-2016. Mais le véritable tournant est, selon lui, la période du COVID-19. « Cela a polarisé toutes nos énergies, on a délaissé tout un pan de la médecine préventive… Mais pendant ce temps, malgré les confinements, les gens ont continué à se voir. Et lorsqu’on a repris nos activités dans la rue, on a constaté un autre changement : le travail du sexe est devenu souterrain. Tout passe par internet. Il est devenu très difficile de faire du contact tracing comme avant : les gens ne savent plus qui ils ont rencontré, où cela a eu lieu… » Ces nouveaux comportements laissent Dr Lam et son équipe infirmière de trois personnes « désarmés ».

Le CMIT a toutefois développé des « stratégies » pour suivre une partie de la population des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) en prescrivant la PrEP. En Polynésie, l’épidémie reste principalement masculine : sur les 25 nouveaux cas de l’année passée, 23 sont des hommes. Dr Lam s’est également formé à l’hormonothérapie qui est très demandée par les personnes trans. Ses confrères endocrinologues n’avaient pas le temps, accaparés par le diabète qui touche un quart de la population polynésienne. « Mais pour les travailleuses du sexe hétérosexuelles, je m’arrache les cheveux », reconnaît-il.

Autre évolution notable de l’épidémie : la circulation du virus est désormais locale. La plupart des personnes dépistées positives sont natives de Polynésie. Longtemps, les nouveaux cas étaient majoritairement importés.

Karel Luciani, président de l’association Cousins Cousines pour la promotion des droits des personnes LGBTQI+, souligne les effets de la consommation croissante de métamphétamine qui fait des ravages à Tahiti. Cette drogue – localement appelée ‘ice’ – « désinhibe », explique-t-il. « Les usagers ne dorment plus et ne pensent qu’à faire l’amour », décrit-il. « Je pense que le doublement de cas vient de là : ice + sexe. D’autant plus que des personnes se prostituent pour se payer leur dose. »

Un constat qui pourrait également s’appliquer à Fidji, pays d’un peu moins d’un million d’habitants dans le Pacifique, confronté à une hausse dramatique des cas de VIH : ils ont été multipliés par dix entre 2014 et 2024. Cette flambée y est imputée à la consommation d’ice et à la pratique du ‘bluetoothing’. Une personne ayant consommé de la drogue se prélève du sang avec une seringue et le vend à d’autres consommateurs qui se l’injectent pour en obtenir les effets à moindre coût… Avec des risques sanitaires démesurés. La pratique n’est pas attestée à l’heure actuelle en Polynésie, mais sa possible importation épouvante les acteurs de la lutte contre le VIH.

Dans ses présentations, Dr Lam Nguyen évoque le taux de 80 % de personnes vivant avec le VIH connaissant leur statut, mais il reconnaît volontiers que ce pourcentage n’est pas tiré d’une méthode prouvée statistiquement. « On n’a pas de modélisation pour estimer cela. »

Les autres indicateurs avancent que 97 % des personnes vivant avec le VIH connaissant leur statut sont sous anti-rétroviraux et 88 % de ces derniers ont une charge virale indétectable. « L’observance est compliquée pour certaines personnes qui arrêtent leur traitement quand ils vont mieux », souligne Karel Luciani. De plus, dans cette région aux 118 îles vaste comme l’Europe, des patients vivent parfois à plusieurs centaines de kilomètres de Tahiti et son centre hospitalier. « Dans les petites îles, il faut court-circuiter les structures publiques locales pour préserver la confidentialité des personnes », reconnaît Dr Lam, qui regrette que la durée de délivrance des ARV ne soit officiellement que de trois mois.

« Il faut tout reprendre depuis la base »

C’est surtout sur le dépistage que le bât blesse. La pratique est peu répandue. Au point que lorsque Karel Luciani demande à quelqu’un s’il s’est fait dépister, il arrive qu’on lui réponde :« oui, j’ai passé une radio », raconte-t-il. « D’autres répondent avoir honte ou avoir peur. » Pour lutter contre cela, Cousins Cousines organise une fois par mois une soirée dépistage dans son local situé à deux pas du front de mer dans le centre de Papeete et qui affiche fièrement les couleurs du drapeau arc-en-ciel.

« Je vois bien le relâchement qui ramène à des manières de penser archaïques », commente Maire Bopp du Pont, figure historique de la lutte contre le VIH dans le Pacifique. « La situation catastrophique à Fidji et la crainte pour ici m’ont confirmé que je devais me relancer dans cette cause », explique celle qui a été le premier visage du VIH en Polynésie, et reste encore aujourd’hui la personne la plus prompte à parler de son statut en public.

« J’ai constaté la pauvreté des connaissances sur le sujet, qui mène à l’absence de protection et s’accompagne d’une tendance à la discrimination. » Maire Bopp du Pont a repris la présidence de l’association Agir contre le Sida qu’elle a fondée il y a plus de 25 ans, et a connu des périodes de dormance. « Il faut tout reprendre depuis la base. Une génération a passé », observe-t-elle.

Le tissu associatif est fragile en Polynésie. Cousins Cousines créée en 2007 et Agir contre le Sida sont les deux associations à se mobiliser au sujet du VIH.

Le soutien public est insuffisant. La Polynésie française ayant la compétence en santé en raison de son statut d’autonomie, la politique sanitaire est décidée localement. PrEP, TPE (traitement post-exposition) et hormonothérapie ne sont pas remboursées par la caisse de prévoyance sociale de Polynésie et restent à la charge des patients. Une aberration pour les soignants et les militants. La prise en charge du TPE et de la PrEP sont bien prévues par le gouvernement local, mais non encore effective à ce jour. Quant à l’hormonothérapie, il n’en est plus question. Cousins Cousines mène un plaidoyer sur le sujet.

Malgré tout, la direction de la santé de Polynésie vient d’ajouter la lutte contre les IST à sa liste des thématiques prioritaires pour l’année 2026. C’est une nouveauté pour la Polynésie. Les priorités sanitaires étaient jusqu’alors la lutte contre les addictions, l’obésité et les cancers, des problématiques majeures pour cette collectivité d’outre-mer qui a subi les essais nucléaires français de 1966 à 1996. « Il y a une nécessité opérationnelle absolue que le secteur public s’appuie sur le tissu associatif », insiste Dr Lam en pesant chacun de ses mots.

Les associations Cousins Cousines et Agir contre le Sida ont déposé des demandes de subvention auprès de la direction de la santé et espèrent avoir les moyens de se mobiliser tout au long de l’année 2026. 🟥

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