vih Santé sexuelle : la feuille de route 2026-2030 à l’épreuve du réel

16.10.26
Sonia Belli
8 min
Visuel Santé sexuelle : la feuille de route 2026-2030 à l’épreuve du réel

Publiée le 7 septembre après plusieurs mois d’attente, la dernière feuille de route de la Stratégie nationale de santé sexuelle fixe le cap jusqu’en 2030. Plusieurs évolutions sont saluées, mais leur traduction concrète soulève encore des questions sur les moyens, le pilotage et le calendrier.

L’essentiel

  • La feuille de route 2026-2030 de la Stratégie nationale de santé sexuelle introduit de nouvelles priorités, notamment la santé reproductive et le chemsex.
  • Plusieurs avancées sont saluées par les acteur·rices du secteur, mais le manque de précisions sur les modalités de mise en œuvre suscite des réserves.
  • Au-delà des annonces, les enjeux de financement, de pilotage et d’application concrète des mesures, notamment sur le chemsex et l’EVARS, restent entiers.

La troisième feuille de route de la Stratégie nationale de santé sexuelle était attendue depuis des mois. La précédente s’était achevée fin 2024 et les acteur·rices de la santé sexuelle avançaient depuis sans nouveau document de programmation. Le comité de pilotage avait pourtant validé les orientations et la méthode dès septembre 2025. Cinq groupes de travail avaient ensuite mené auditions et consultations, avant plus de sept mois d’arbitrages. Le texte a finalement été publié le 7 septembre, à quatre ans de l’échéance de la Stratégie nationale de santé sexuelle 2017-2030.

De nouvelles priorités, sans rupture

Il se décline en 22 actions organisées autour de cinq axes : promotion de la santé sexuelle, information, formation et EVARS ; parcours, dépistage, prévention biomédicale et prise en charge ; chemsex ; connaissances pour agir ; territoires ultramarins. Pascal Pugliese, praticien hospitalier au CHU de Nice, coprésident du comité de pilotage et président du CoReSS PACA, distingue trois évolutions de fond : « La santé reproductive devient un pilier à part entière, là où elle n’apparaissait qu’en creux dans les feuilles de route précédentes. Le chemsex entre pour la première fois comme un axe autonome, à l’intersection de la santé sexuelle, de l’addictologie et de la santé mentale. Et l’offre de santé sexuelle va recevoir une architecture. » Celle-ci passe notamment par un état des lieux national des structures en 2026, un cadre national en 2027 et cinq nouveaux centres de santé et de médiation en santé sexuelle.

Le reste prolonge des chantiers déjà engagés. « Dans les deux premières feuilles de route, nous avons travaillé l’accès : le dépistage sans ordonnance, la prise en charge à 100 % des préservatifs et de la contraception d’urgence pour les moins de vingt-six ans, la primo-prescription de la PrEP ouverte à tous les médecins. Celle-ci travaille l’organisation, la norme, les compétences, les parcours de soins, afin de rendre l’offre plus simple, plus visible et plus cohérente », explique Pascal Pugliese.

Des avancées, mais des angles morts

Sandrine Fournier, directrice du pôle Financement des associations de Sidaction, salue la place donnée au chemsex, aux personnes trans, aux centres de santé et de médiation, à la PrEP à longue durée d’action ou au traitement post-exposition, mais pointe le manque de précision des fiches actions. « Cette feuille de route pose un diagnostic extrêmement précis : on sait ce qu’il faut faire, sur quoi agir, quels sont les publics et quels sont les acteur·rices les mieux placé·es. Mais quand on passe aux fiches actions, le contraste est frappant : à très peu d’endroits sont précisés les publics concernés, qui doit agir et qui doit coordonner. »

Sur le VIH, le document ne reprend pas explicitement l’échéance de 2030 fixée par le ministère et retient plutôt les objectifs 95-95-95. « L’élimination de la transmission reste la cible, les objectifs 95-95-95 sont un moyen pour l’atteindre », précise Pascal Pugliese. La lutte contre la sérophobie est, elle aussi, peu présente : le terme n’apparaît qu’une fois dans la feuille de route. Le CNS pointe également la prise en compte insuffisante des violences sexistes et sexuelles.

Des moyens et un pilotage encore incertains

Ces limites se retrouvent aussi dans les conditions de mise en œuvre de la feuille de route : aucun chiffrage n’est prévu action par action. Sur ce point, Pascal Pugliese rappelle toutefois qu’« une part importante des 22 actions relève de la norme, de la compétence, de la saisine ou de l’organisation plutôt que de la dépense ».

La place des acteur·rices de terrain pose également question. Sandrine Fournier regrette le peu de place accordée aux associations dans la déclinaison des actions, alors qu’elles jouent un rôle essentiel pour atteindre certains publics : « Les associations vont toucher les personnes vraiment les plus éloignées du soin et de l’information, les personnes les plus stigmatisées, les plus précaires, particulièrement les personnes étrangères sans papiers. »

Le pilotage reste, lui aussi, à préciser. Un répertoire national des données en santé sexuelle, la consolidation des indicateurs et plusieurs jalons annuels sont prévus. Mais « le suivi de la mise en œuvre de la stratégie 2017-2030 reste à construire car il ne repose pas encore, dans le texte, sur une instance nommée, une fréquence et un tableau de bord d’ensemble », confirme Pascal Pugliese.

Chemsex : l’urgence face au calendrier

Sur le chemsex, le contraste entre les avancées du texte et le calendrier est particulièrement net. La nouvelle feuille de route prévoit un cadre national afin de mieux organiser le repérage précoce, les parcours pluridisciplinaires et la formation des professionnel·les. Pour Sandrine Fournier, le calendrier reste toutefois trop éloigné des réalités du terrain : « Les remontées que nous avons, ce sont des décès, des overdoses… Donc, il y a une urgence à agir. Et la problématique la plus urgente, c’est de permettre, face à une personne qui fait un malaise ou une overdose, d’appeler les secours sans risquer d’être poursuivie. » Or les jalons interministériels sur cette évolution juridique courent jusqu’en 2028-2029.

« C’est un temps long, reconnaît Pascal Pugliese. Il s’explique parce que ce changement engage trois ministères, la Santé, la Justice et l’Intérieur, et que la feuille de route prévoit d’abord d’en étudier la faisabilité. Mais je pense qu’on n’a pas à attendre pour agir : sensibiliser les forces de l’ordre et les services de secours, former les urgences, plusieurs régions le font déjà. »

EVARS : un programme existe, reste à l’appliquer

Pour l’EVARS (Éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité), la difficulté est d’un autre ordre : il s’agit moins de définir un nouveau cadre que de faire appliquer celui qui existe déjà. Le programme national est déployé depuis la rentrée 2025 et l’obligation de trois séances annuelles est bien antérieure. « Ce que la feuille de route y ajoute ne porte donc pas sur le contenu mais sur l’effectivité, et il nous semble que c’est le bon moment », explique Pascal Pugliese. Elle prévoit notamment la formation des professionnel·les, de nouvelles ressources pédagogiques, des partenariats entre ministères et, à partir de 2027, une enquête annuelle sur le pilotage et la mise en œuvre des séances.

Mais dans les établissements, cette effectivité est encore loin d’être acquise. Anaïs Saint-Gal, responsable plaidoyer à Sidaction et membre du Collectif Droit à l’EVARS, cite une enquête encore non publiée menée auprès d’environ 5 900 établissements en 2025-2026 : « La mise en œuvre est très disparate dans les établissements scolaires. […] On a constaté que seuls 31,6 % des établissements avaient réalisé les trois séances prévues pour l’ensemble de leurs classes. » Elle pointe aussi les freins financiers et organisationnels : « Il n’y a pas de ligne budgétaire dédiée à l’EVARS, donc il y a un gros manque de moyens financiers », sans oublier l’absence de référent·es académiques et départementaux·ales et les lacunes de formation. Les instructions adressées aux ARS en août 2026 pourraient faciliter le financement d’interventions associatives, mais sans moyens supplémentaires identifiés à ce stade.

Ce dernier exemple résume une difficulté qui traverse l’ensemble de la feuille de route : le cadre se précise, mais les conditions de son application restent encore en partie à construire, et c’est désormais sur ce terrain que le texte sera attendu. Une autre inconnue pèse aussi sur son calendrier : l’élection présidentielle de 2027 pourrait rebattre les cartes alors même que de nombreuses mesures n’en seront encore qu’au début de leur déploiement.

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