64 États dans le monde répriment l’homosexualité, dont presque la moitié sur le continent africain. Si le Botswana a récemment dépénalisé les relations entre personnes de même sexe, en Afrique de l’Ouest, plusieurs pays, en particulier le Sénégal, durcissent leurs lois anti-LGBT.
L’essentiel
- En Afrique de l’Ouest, de nombreux pays durcissent leurs lois anti‑LGBT, avec des peines de prison alourdies et une criminalisation largement répandue, notamment au Sénégal.
- Cette répression s’inscrit dans des contextes politiques spécifiques et hérités en partie de lois coloniales, même si la situation varie selon les pays et l’application des lois.
- Les conséquences sont importantes, notamment des atteintes aux droits humains et un impact négatif sur la santé publique, en particulier dans la lutte contre le VIH.
Six ans de prison ferme pour « outrage public à la pudeur » et « acte contre nature », assortis d’une amende deux millions de francs CFA, plus de 3.000 euros : vendredi 10 avril, un tribunal de Dakar a condamné un jeune homme de 24 ans accusé de relations sexuelles avec un autre homme. Ce jugement est le premier depuis que le Sénégal a promulgué le 31 mars une nouvelle loi durcissant les peines pour relations homosexuelles, de cinq ans minimum à dix ans de prison au lieu d’un à cinq précédemment. Le Sénégal fait partie des 31 pays africain où l’homosexualité est illégale.
La carte de Ilga World (Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes) qui recense les pays criminalisant les relations consenties entre personnes de même sexe, ne compte que quelques taches blanches : seuls quatre pays d’Afrique de l’Ouest ne criminalisent pas l’homosexualité, Bénin, Cap Vert, Côte d’Ivoire et Guinée Bissau. Les douze autres prévoient de la prison et, même si elle n’est pas appliquée, la peine de mort pour la République islamique de Mauritanie et dans les Etats du Nigeria pratiquant la charia.
« Chaque situation est liée à des contextes très particuliers »
« On observe ces dernières années une sorte de surenchère, constate Larissa Kojoué de Human Rights Watch, avec des actes qui pourraient vraiment s’apparenter à de la persécution, parce qu’on a des développements législatifs qui sont très, très, très restrictifs : privation de liberté, arrestation arbitraire, arrestation de masse, harcèlement… ». Christophe Broqua, chercheur au CNRS, met cependant en garde face à l’interprétation de ce type de cartes : « Chaque situation est liée à des contextes très particuliers et il ne faut pas considérer l’Afrique comme uniformément homophobe. Ce n’est pas une essence homophobe de l’Afrique qui mènerait systématiquement à une pénalisation ou à une aggravation des peines mais ce sont des conditions politiques particulières ».
Cet anthropologue qui mène des recherches sur la vie des personnes LGBT+ en Afrique de l’Ouest, précise aussi que dans certains de ces pays, « les lois sont dormantes et la carte ne dit pas ce que vivent les personnes », donnant l’exemple de la Mauritanie où la peine de mort n’a pas été appliquée depuis les années 80 et où « dans les faits les gens sont plus tranquilles qu’au Sénégal voisin ».
Des héritages coloniaux encore à l’œuvre
« La plupart des pays africains francophones ont adopté une copie légèrement modifiée du code pénal colonial français lorsqu’ils ont accédé à l’indépendance », rappelle Christophe Broqua. « Les pays africains ont hérité des lois sur la sodomie, complète Chantal Zabus, professeure en études de genre post-coloniales à l’Université Sorbonne Paris Nord. La colonisation et l’Eglise ont établi l’hétéro-normativité ». Le Mali fait exception et n’avait inclus aucune mesure contre l’homosexualité dans son premier code pénal post-indépendance. Mais la junte militaire au pouvoir a changé la donne et le nouveau code pénal de 2024 punit désormais « tout acte de caractère sexuel contre nature commis avec un individu de même sexe », considéré comme attentat à la pudeur, de 7 ans de prison. Le Burkina Faso lui non plus ne criminalisait pas l’homosexualité, jusqu’à l’adoption du nouveau Code des personnes et de la famille voté par l’Assemblée législative de transition en septembre 2025. Troisième pays membre de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), le Niger a déclaré les pratiques LGBT punies par la loi dans la Charte de la refondation de mars 2025 (sans plus de précisions).
Une offensive législative dans la région
Côté Afrique de l’Ouest anglophone, le Parlement du Ghana a voté, à l’unanimité, en février 2024, l’une des lois les plus homophobes du continent : s’identifier comme personne LGBT+ vaudrait jusqu’à trois ans de prison et faire « la promotion, le parrainage ou le soutien délibérés d’activités LGBT + », 5 ans. La délation est par ailleurs encouragée. Mais ce texte n’a pas jusqu’à maintenant pas été ratifié par le président de la République.
« Il n’y a pas d’endroit en Afrique de l’Ouest où les personnes homosexuelles bénéficient de la même protection que les autres citoyens », conclut Larissa Kojoué qui ajoute que « ce que l’on observe, c’est vraiment de l’instrumentation politique, c’est un projet politique qui, sous des oripeaux de préservation des valeurs culturelles et de souveraineté, ne sert qu’à la recomposition et la conservation d’un pouvoir qui n’est pas vraiment ouvert sur tout ce qui est minorités, inégalités, exclusion, mais un pouvoir plutôt conservateur. Ce ne sont pas simplement les homosexuels qui sont ciblés, c’est aussi l’ensemble des droits, droits à la liberté d’expression, droits au respect de sa vie privée, droits à la santé ».
Des conséquences directes sur la santé publique
Le droit à la santé est effectivement directement menacé par les lois anti-LGBT+. Ainsi, au Sénégal, l’actuelle vague homophobe, les arrestations et la nouvelle loi, ont considérablement compliqué la lutte contre le VIH. Selon une enquête interne du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) menée fin février auprès de 22 centres de prise en charge des personnes vivant avec le VIH au Sénégal, la fréquentation a chuté de 25,6 % au pic de la crise : 1 803 patients se sont présentés en février, contre 2 425 en janvier. Les équipes de terrain évoquent des patients qui renoncent à se rendre dans les structures de soins par peur d’être identifiés, dénoncés ou interpellés. L’ONUSIDA avait publié un communiqué en mars pour exhorter le Président sénégalais à ne pas promulguer le projet de loi voté à l’Assemblée et alerter sur les répercussions du durcissement d’une loi contre les personnes LGBTQ. « Les données probantes montrent que la criminalisation pousse les personnes à se détourner des services de santé », expliquait l’institution onusienne.
Plusieurs études scientifiques montrent en effet que la criminalisation est un obstacle dans la lutte contre le VIH. Celle publiée en 2023 dans la revue scientifique britannique The Lancet portant sur dix pays africains, a établi que le taux de prévalence du VIH chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) est plus élevé dans les pays où l’homosexualité est punie par la loi. Ses auteurs ont recruté plus de 8047 HSH entre août 2011 et mai 2020, dont 4886 (60,7 %) vivaient dans des pays criminalisant les relations sexuelles entre personnes du même sexe. Ils ont montré que la prévalence du VIH chez les HSH était plus élevée dans les contextes criminalisés que dans les contextes non criminalisés, plus élevée dans les contextes où des poursuites récentes avaient eu lieu que dans ceux sans poursuites et plus élevée dans les contextes comportant des obstacles aux organisations de la société civile. Une autre étude, publiée en 2024, à partir des données de plus de 3000 HSH dans 44 pays d’Afrique subsaharienne démontrait que la légalisation des relations entre personnes du même sexe était associée à une augmentation des probabilités d’avoir déjà effectué un test VIH, première étape essentielle dans le contrôle de l’épidémie.
Au Sénégal, en 2011, une équipe avait réalisé des entretiens avec des HSH à la suite d’une série d’arrestations très médiatisées en décembre 2008, constatant que « tous les participants ont rapporté une peur généralisée et une tendance des HSH à se cacher » et que « des prestataires de services ont suspendu les activités de prévention du VIH auprès des HSH par crainte pour leur propre sécurité ». Ils concluaient qu’une « réponse efficace à l’épidémie de VIH au Sénégal devrait inclure des efforts actifs visant à réduire l’application de cette loi ». Quinze ans plus tard, la loi vient d’être durcie. 🟥
En Afrique de l’Ouest, des lois anti-LGBT toujours plus dures
