Lors de la Journée scientifique Sidaction qui s’est tenue le 11 juin 2026, une session spéciale a été consacrée aux premiers résultats du projet de recherche RaDAR, coordonné par Sidaction avec le soutien de l’Agence française de développement (AFD). Celui-ci vise à améliorer la lutte contre le VIH chez les enfants. Détails avec Dimitri Kambou, chercheur au Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations, à Toulouse, impliqué dans le projet.
L’essentiel
- Près de 7 000 enfants ont bénéficié de l’intervention RaDAR, menée dans 18 centres de santé au Togo et en Côte d’Ivoire entre 2022 et 2024.
- Le taux de dépistage a fortement progressé, passant de 3 % à 45 % chez les enfants ciblés grâce à une stratégie associant personnels de santé et acteur·rices communautaires.
- Les premiers résultats confirment l’intérêt d’une approche communautaire innovante, soutenue par l’Agence française de développement (AFD), pour mieux identifier les enfants vivant avec le VIH et faciliter leur accès aux traitements.
Transversal : qu’est-ce que le projet RaDAR ?
Dimitri Kambou : Un projet de recherche opérationnel qui vise à évaluer une intervention de dépistage du VIH chez les enfants âgés de 0 à 15 ans, impliquant des acteur·rices associatif·ves. D’où son nom, abréviation de « Rattrapage du Dépistage des enfants en Afrique de l’Ouest : Rôle des associations communautaires ». Développée par des chercheur·euses [i] et des associatif·ves [ii] – ce qui fait son originalité –, cette intervention consiste à « aller vers » les 0-15 ans consultant un centre de santé et à rattraper les opportunités manquées de les dépister. Cela, dans deux pays d’Afrique de l’Ouest : la Côte d’Ivoire et le Togo. Avec un espoir : améliorer le dépistage pédiatrique et ainsi, l’accès aux traitements antirétroviraux des enfants vivant avec le VIH [iii].
T. : En quoi « aller vers » les 0-15 ans est si important ?
D. K. : Cela est doublement crucial : cela permettrait de mieux prendre en charge ces enfants mais aussi de mieux contrôler l’épidémie. De fait, en Afrique de l’Ouest, l’offre de dépistage du VIH chez les 0-15 ans est très lacunaire. Résultat, beaucoup d’enfants vivant avec le VIH (EVVIH) de cette région ne savent pas qu’ils et elles sont infectés et ne sont donc pas traités. Or cette situation peut avoir de graves conséquences sur leur santé, notamment une progression rapide de leur infection et leur décès prématuré. Ensuite, les adolescent·es vivant avec le VIH ignorant leur contamination peuvent aussi contribuer à propager le virus lors de rapports sexuels non protégés. Enfin, les adolescentes vivant avec le VIH ne connaissant pas leur statut et donc non traitées, peuvent transmettre le VIH à leur enfant en cas de grossesse.
T. : Concrètement, comment a été menée l’intervention RaDAR ?
D. K. : Elle a eu lieu entre juillet 2022 et décembre 2024 dans 12 centres de santé au Togo et 6 en Côte d’Ivoire. Cela, à raison d’une semaine tous les deux mois dans chaque site. À chaque fois, en moyenne deux membres des associations impliquées ont mené des actions de sensibilisation sur l’intérêt du dépistage précoce, en salle d’attente. Puis, lors de la consultation, le personnel du centre de santé concerné demandait aux parents des enfants de répondre à un questionnaire d’éligibilité au dépistage du VIH. Conçu par l’équipe de RaDAR, cet outil comprend cinq questions aidant à estimer le risque d’infection par le VIH ; par exemple : « avez-vous au moins un parent biologique décédé quelle qu’en soit la cause ? », « avez-vous au moins un parent biologique connu comme vivant actuellement avec le VIH ? », etc. Si les participant·es répondaient « oui » à au moins une de ces questions, le personnel de santé leur proposait le dépistage pédiatrique. Et si les parents acceptaient celui-ci, alors le texte était réalisé.
T. : Combien d’enfants ont pu bénéficier de cette action ?
D. K. : Près de 7 000. Au total, sur les 16 mois qu’a duré l’étude, 63 926 enfants ont été vus en consultation ambulatoire dans les 18 centres de santé ciblés. Parmi eux, 11 % ont bénéficié de l’intervention. Finalement, près d’un sur deux (3 452) est apparu éligible pour un dépistage du VIH, dont une grande majorité a bien été testée (3 176). Globalement, le taux d’enfants dépistés a augmenté de 42 %, passant de 3 % à 45 %.
T. : Que montre l’évaluation de cette action ?
D. K. : Détaillés dans un article en cours de publication, nos résultats révèlent que l’intervention RaDAR peut augmenter significativement le taux d’EVVIH dépistés. Cette hausse a été plus marquée au Togo, avec 47,5 % d’EVVIH dépistés, contre 1,7 % chez celles et ceux n’ayant pas bénéficié de l’intervention. Versus respectivement 39,8 % contre 6,1 % en Côte d’Ivoire. Autre résultat important, le nombre de tests nécessaires pour identifier un cas VIH était plus faible dans le groupe « intervention » (-62 % au Togo et -32 % en Côte d’Ivoire). En clair, l’intervention a permis d’identifier davantage d’enfants contaminés en réalisant moins de tests en valeur absolue. Enfin, l’efficacité de l’intervention RaDAR s’est avérée dépendre du contexte : les résultats étaient meilleurs au Togo qu’en Côte d’Ivoire, avec un EVVIH diagnostiqué tous les 243 tests réalisés, contre un tous les 750 tests. Cela s’explique par une couverture de dépistage des 0-15 ans moins importante au Togo et, par conséquent, une prévalence des cas non diagnostiqués plus élevée.
T. : Faut-il donc étendre l’intervention RaDAR dans toute l’Afrique de l’Ouest ?
D. K. : D’autres études sont nécessaires pour répondre. Car nos travaux présentent une limite : ils n’ont concerné que quelques centres de santé. Il est donc impossible de généraliser et d’affirmer que ce que nous avons observé dans ces quelques sites vaut pour l’ensemble des structures de la région. Il faut tester l’approche sur un plus grand nombre de centres. Quoi qu’il en soit, j’espère que nos premiers résultats mettront davantage en lumière l’urgente nécessité d’améliorer le dépistage du VIH chez les enfants d’Afrique de l’Ouest.🟥
[i] Chercheurs issus du Centre africain de recherche en épidémiologie et en santé publique (CARESP) au Togo ; du Programme de recherche sur le VIH SIDA en Côte d’Ivoire (PAC-CI) ; et de l’axe sud de l’équipe Santé périnatale, pédiatrique et des adolescents (SPHERE) du Centre d’Épidémiologie et de Recherche en santé des populations (CERPOP), à Toulouse.
[ii] Associations Espoir Vie Togo (EVT) et Action Communautaire pour la Santé (ACS), basées à Lomé, au Togo ; et Centre Solidarité et Action Sociale (CSAS), situé à Bouaké, en Côte d’Ivoire.
[iii] Selon les estimations de l’ONUSIDA reprises par l’UNICEF, en Afrique de l’Ouest et du Centre, seulement 31 % des enfants vivant avec le VIH (0‑14 ans) bénéficiaient d’une suppression virale en 2025. Malgré les progrès réalisés par rapport à 2020 (24 %), d’importantes lacunes persistent en matière de dépistage précoce, d’accès au traitement antirétroviral et de suivi des enfants vivant avec le VIH.
Projet RaDAR : « Il est urgent d’améliorer le dépistage chez les enfants d’Afrique de l’Ouest »
