vih Drogues, sexualité… en prison, un lent éveil à la prévention

26.06.26
Romain Loury
8 min
Visuel Drogues, sexualité… en prison, un lent éveil à la prévention

Malgré la prévalence élevée d’infection par le VIH et d’hépatites virales en prison, l’offre de prévention y demeure largement insuffisante. Contre les préjugés et l’inertie administrative, soignants et associations se battent pour que l’accès à la santé y soit à la hauteur des besoins.

L’essentiel

  • La prévalence du VIH et des hépatites est nettement plus élevée en prison qu’en population générale, mais l’offre de réduction des risques y reste très limitée.
  • L’échange de seringues, pourtant légalement possible, est quasi absent et souvent pratiqué de manière officieuse.
  • Les freins sont surtout politiques et institutionnels, notamment du côté de l’administration pénitentiaire et des syndicats.

Près de 40 ans après l’autorisation de la vente libre de seringues, en 1987 par la ministre de la santé Michèle Barzach, la réduction des risques (RDR) demeure encore largement absente des prisons françaises. Pourtant, la prévalence du VIH et des hépatites virales y est bien plus élevée qu’à l’extérieur. Selon des données déjà anciennes, celles de l’étude PREVACAR (2010), 2 % des détenu.e.s vivraient avec le VIH et 4,8 % avec le virus de l’hépatite C — contre respectivement 0,4 % et 0,84 % en population générale.

Une prévention en retard face à des risques sanitaires élevés

Malgré cette forte prévalence carcérale, rares sont les prisons françaises à proposer une distribution d’aiguilles et de seringues à leurs détenu.e.s. Dans son rapport 2024, l’ONG Harm Reduction International (HRI) évoquait un seul établissement français dont l’équipe médicale offre du matériel d’injection, mais de manière « non autorisée, sans approbation officielle du gouvernement ». Il s’agit de la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone, en périphérie de Montpellier (Hérault).

Dans d’autres prisons françaises, des soignant.e.s proposent aussi du matériel d’injection aux détenu.e.s, mais de façon moins affichée. Interrogé par Transversal, un responsable d’unité sanitaire d’une grande prison française indique, sous couvert d’anonymat, qu’« il y a de l’échange de seringues [dans son établissement], mais [que] ce n’est pas officiel. Je le fais, le directeur de la prison est informé, mais cela reste entre nous, car il a très peur de la réaction des syndicats ».

Seringues en prison : un droit reconnu, mais rarement appliqué

Selon le Dr Fadi Meroueh, chef de l’unité sanitaire de la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone et président de Health Without Barriers (association européenne des travailleur.se.s de santé en prison), « quand on fait de l’échange de seringues, c’est tout le service qui doit le faire. Ici, tous les médecins le font, même en mon absence. Pour cela, il faut que ce soit institutionnalisé, pour que les gens sachent que c’est faisable ».

Rien ne s’oppose, d’un point de vue légal, à ce qu’une unité sanitaire propose des seringues aux détenu.e.s, estime Fadi Meroueh. Et ce, en raison du « principe d’équivalence », reconnu dans le droit français par la loi pénitentiaire de 2009, et qui prévoit que tout détenu dispose des mêmes droits de santé que tout citoyen — dont l’accès à la RDR. En avril 2024, le Conseil d’État, saisi par plusieurs associations, a d’ailleurs confirmé l’absence d’écueil légal à ce déploiement en milieu carcéral.

Entre blocages administratifs et résistances Institutionnelles


Selon Fadi Meroueh, « le Conseil d’État a estimé que la loi de 2016, concernant la RDR, n’était pas assujettie à un décret d’application pour être valable » – ce décret n’a jamais été publié. « La loi est donc applicable immédiatement. C’est pourquoi il a rejeté le pourvoi des associations qui portaient plainte contre le ministère de la santé et le Premier ministre. Le Conseil d’État leur a répondu ‘vous ne pouvez pas porter plainte contre le ministre puisque la loi est votée et applicable’ ».

Dès lors, d’où viennent ces blocages persistants ? En premier lieu, de la frilosité de l’administration pénitentiaire. Mais aussi de l’opposition des syndicats du personnel pénitentiaire, farouchement opposés à la distribution de seringues, au motif qu’elles pourraient servir d’armes aux détenus — bien qu’à ce jour, aucun cas n’ait été rapporté en ce sens.

Autre frein, « l’administration pénitentiaire est sous tutelle du ministère de la justice, les soignants sous celle du ministère de la santé. Ce qui complique la recherche de priorités communes », constate Ridha Nouiouat, responsable thématique « personnes sous main de justice » chez Sidaction. A l’interface, les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), eux-mêmes rattachés au ministère de la justice, peuvent faciliter l’intégration des thématiques sanitaires au sein de l’établissement.

« Dans les petits établissements, et tant que les intérêts ne se heurtent pas, les SPIP et les unités sanitaires arrivent à trouver des intérêts communs. Mais dans les grandes unités, où le relationnel joue moins, chacun s’arque-boute sur les priorités de son administration de tutelle », ajoute Ridha Nouiouat.

De même, l’action des SPIP porte de plus en plus sur la lutte contre la récidive, au risque d’atténuer les enjeux sanitaires. « Un médecin voit un usager de drogues comme une personne à soigner, à aider. A l’inverse, un.e conseiller.e pénitentiaire d’insertion et de probation [agent.e.s des SPIP, ndlr] ou un.e surveillant.e le voient avant tout comme une personne capable de récidiver, par manque de drogues ».

La RDR carcérale, officiellement pratiquée dans seulement 11 pays

Face à des attitudes aussi peu encourageantes, les soignants « savent qu’ils ont le droit de le faire, que rien ne peut les en empêcher. Mais il y a une espèce de peur, comme s’ils attendaient qu’on leur dise ‘allez-y’ », déplore Fadi Meroueh.

D’autres pays s’y sont mis plus résolument que la France. Dans son rapport, Harm Reduction International recense 11 pays où l’échange de seringues a été mis en place dans au moins un établissement carcéral — et ce en accord avec les autorités. Parmi eux, l’Espagne, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse, le Canada, mais aussi l’Ukraine, la Moldavie, la Macédoine du Nord, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Iran.

Dans ces derniers pays, « les traitements de substitution sont moins accessibles qu’en France, donc ils favorisent la RDR. Ils sont plus pragmatiques que l’Europe de l’Ouest, où les considérations sur ces sujets sont souvent très politiques, voire idéologiques », regrette Fadi Meroueh.

À Lille, des initiatives pour libérer la parole et prévenir autrement

Au-delà des risques sanitaires liés à la consommation de drogues, la question des risques sexuels demeure aussi négligée en prison. Pourtant, la sexualité est loin d’être absente, que ce soit dans les unités de vie familiale, par le recours à des travailleur.se.s du sexe sollicité.e.s par des détenu.e.s, voire entre détenu.e.s, sous forme consentie, contrainte, ou en échange de services.

Pour mettre fin au non-dit, le CeGIDD [i] lillois situé dans les centres pénitentiaires d’Annœullin et Séquedin (le seul en France implanté de manière exclusive en milieu carcéral) a récemment lancé une expérience pionnière, avec la mise en place de consultations ‘point santé’ dès l’entrée en prison. Outre des tests sérologiques, les soignants proposent un questionnaire sur les diverses prises de risque, la consommation de produits, mais aussi sur le vécu de violences (subies ou engendrées), qu’elles soient sexuelles, physiques ou psychologiques.

« C’est aussi un temps d’information sur la PrEP [prophylaxie préexposition], sur le TPE [traitement post-exposition], un temps de proposition vaccinale », expliquait Mathilde Matzinger-Betrams, infirmière au CeGIDD, lors du dernier congrès de la Société française de lutte contre le sida (SFLS), fin novembre 2025 à Montpellier. Le CeGIDD anime aussi des ateliers collectifs sur la réduction des risques et la santé sexuelle, ainsi que sur le consentement et la prévention des violences sexuelles.

« Nous sommes souvent obligés de redéfinir un peu le contexte de la violence. Pour nous, soignants, la question des violences nous semble assez claire, mais en fait elle n’est pas aussi évidente que cela pour nos patients », explique Mathilde Matzinger-Betrams. « Pour certains d’entre eux, c’est même la première fois que la question leur est posée. Et cela permet de vraiment libérer la parole ». 🟥

Notes et références

[i] CeGIDD : Centre de dépistage du VIH/SIDA, des IST et des hépatites virales

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