vih One health : « Une approche souvent citée … mais pas encore assez appliquée »

01.09.26
7 min
Visuel One health : « Une approche souvent citée … mais pas encore assez appliquée »

En avril 2026, s’est tenu à Lyon, le premier sommet international sur la thématique « One Health ». Qu-est-ce qu’au juste cette approche ? Où en est son déploiement ? Entretien croisé avec Claire Lajaunie, spécialiste en droit de l’environnement au Laboratoire « Population, environnement, développement », à Marseille ; et Serge Morand, écologue de la santé, spécialisé en zoologie, à l’université Kasetsart, à Bangkok, Thaïlande.

L’essentiel

  • L’approche One Health considère la santé humaine, animale, végétale et environnementale comme interdépendantes, afin de mieux prévenir les crises sanitaires liées notamment aux zoonoses et à la dégradation des écosystèmes.
  • L’approche privilégie la prévention à la réaction, en agissant sur les causes écologiques des émergences de maladies plutôt qu’en intervenant uniquement après le déclenchement des épidémies.
  • Malgré un intérêt croissant, son déploiement reste limité en raison du cloisonnement des disciplines, d’un manque d’ambition politique et d’une intégration encore insuffisante des enjeux environnementaux dans les politiques de santé.

Transversal : qu’est-ce que le One Health  ?
Claire Lajaunie : Une approche innovante, reconnue officiellement en 2004 et particulièrement mise en lumière depuis la pandémie de Covid-19. Signifiant « Une seule santé » et soutenue par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’Organisation mondiale de la santé animale, le Programme des Nations Unies pour l’environnement et l’Organisation mondiale de la santé, le One Health incite à considérer de façon globale la santé des humains, des animaux, des plantes et des écosystèmes, au lieu de les appréhender isolément. Il tient compte des étroites interactions entre ces différentes santés. Sachant que si l’une est impactée, les autres le sont aussi. Par exemple, la destruction des habitats naturels (forêts, prairies, etc.) peut augmenter les contacts entre animaux sauvages et humains et ainsi, accroître le risque d’apparition de nouvelles maladies « zoonotiques », ces infections transmissibles naturellement des animaux vertébrés aux humains (paludisme, Zika, Covid-19…). À l’inverse, les médicaments utilisés pour soigner les animaux et les humains peuvent polluer les sols et l’eau et donc impacter la santé environnementale.
 
T. : En quoi cette approche est-elle innovante ?
Serge Morand : Elle est cruciale pour comprendre les facteurs écologiques favorisant les émergences zoonotiques et ainsi les prévenir. De fait, jusqu’ici, que ce soit pour la pandémie du Covid-19 ou la plus récente épidémie d’hantavirus qui a fait les gros titre en mai 2026, on a toujours appliqué la même stratégie : attendre qu’une nouvelle épidémie se déclare, puis isoler les maladies, tracer les cas contacts et lancer des recherches pour développer des traitements. Or, avec une telle approche, on risque de passer de crise en crise indéfiniment… Car notre monde est de plus en plus confronté à des émergences zoonotiques à répétition. Lesquelles sont favorisées par la dégradation des écosystèmes et le réchauffement climatique, qui accroissent les contacts entre animaux et humains. Il est donc temps d’agir à la source, en étudiant les facteurs écologiques augmentant ce risque. Ensuite, au-delà de la seule gestion des risques sanitaires pour l’humain, l’approche One health invite à repenser nos modes de production, de consommation et de gouvernance pour également préserver les écosystèmes et les communautés humaines qui en dépendent.
 
T. : Concrètement, comment l’approche One Health peut-il être mis en œuvre ?
S. M. : En réunissant autour d’une même table et en faisant travailler ensemble tous les acteurs impliqués dans les différentes santés ciblées par cette approche. A savoir : les chercheurs, comme les vétérinaires, les écologues, les médecins, les chercheurs en sciences sociales, et les spécialistes de l’eau ou des plantes ; les professionnels tels les éleveurs, chasseurs, gestionnaires d’aires protégées, etc. ; les communautés dépendant des écosystèmes en question, notamment les consommateurs de viande de chasse ; et les décideurs.

C. L. : Cette approche est déjà appliquée au travers du grand programme international PREZODE (pour « Prévenir les risques d’émergences zoonotiques et de pandémies »). Porté par plus d’un millier de chercheurs spécialistes des trois santés, travaillant sur tous les continents – dont Serge Morand et moi-même -, ce projet vise notamment à renforcer la collaboration entre les acteurs locaux et internationaux impliqués dans les systèmes de surveillancedes santés humaine, animale et environnementale. Cela, notamment en Asie (Laos et Thaïlande), en Amérique latine (Mexique, Costa Rica et Haïti) et en Afrique (République démocratique du Congo), des zones très concernées par le risque de nouvelles émergences zoonotiques.
 
T. : Où en est le déploiement de cette approche ?
C. L. : Pas très loin, hélas… Cela s’explique notamment par des difficultés à décloisonner les trois santés. Car les chercheurs et les acteurs impliqués dans la surveillance et la prise en charge de ces différents secteurs n’ont pas encore tous l’envie ou le réflexe de travailler avec des experts des autres santés. Ensuite, la santé environnementale est souvent considérée uniquement dans le but de protéger la santé humaine. Or pour une action de prévention plus efficace des émergences zoonotiques, il faudrait mener des actions visant à améliorer en première intention la santé l’environnement.

S. M. : Côté gouvernements, si elle est souvent citée dans les discours et qu’elle suscite un intérêt croissant, l’approche One Health n’est pas suffisamment considérée et appliquée. Le récent sommet One Health de Lyon en est un triste témoignage. Lors de cette rencontre, il y a eu beaucoup de déclarations d’intention. Mais cela, sans mention du besoin urgent de transformer nos modes de consommation et de production néfastes pour les écosystèmes et l’environnement. Et donc sans volonté réelle d’intégrer la dimension écologique dans la gestion des risques sanitaires. Pire, ces déclarations ont été formulées dans un contexte de moins en moins propice à l’application du One health. Avec notamment une réduction des financements alloués à la recherche et à la formation des étudiants venant des pays du Sud, susceptibles de participer aux renforcements des capacités de surveillance et de prévention des émergences zoonotiques. Et la mise sous la tutelle de certains ministères, et donc la perte d’indépendance, de certaines agences comme l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) ou l’Office français de la biodiversité, destinées pourtant à protéger la santé et l’environnement et donc censées contribuer à l’approche One health.
 
T.: Comment mieux appliquer ce principe ?
S. M. : Notamment en s’appuyant sur des travaux totalement ignorés par le Sommet One Health : le rapport « Nexus » publié en 2024 par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), un groupe international d’experts similaire au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dédié aux questions de biodiversité. Ce document propose différentes réponses pour agir de façon globale et locale contre diverses menaces interconnectées, qui influent les unes sur les autres et s’amplifient : la perte de biodiversité, les pénuries d’eau, les crises alimentaires, les risques sanitaires, les pandémies et le changement climatique. Une solution phare pour solutionner ces problèmes, soulignée dans ce rapport, est qu’il faut faire de la restauration écologique pour récupérer des écosystèmes endommagés ou détruits. Ceci, par exemple en reboisant des forêts coupées, en créant des zones marines de protection forte ou en replantant des haies. Ce type d’actions sera crucial pour éviter que des virus passent de leurs hôtes naturels vers les humains et provoquent une nouvelle crise sanitaire. Et pour un One health plus abouti.🟥

Image : CC BY-SA 4.0Jeanloujustine

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