L’ESSENTIEL
- Une personne vivant avec le VIH sous traitement efficace et dont la charge virale est indétectable ne transmet pas le virus lors des rapports sexuels.
- Malgré un solide consensus scientifique, le message « I = I » demeure insuffisamment connu du grand public et de nombreux·ses professionnel·les de santé.
- La persistance des peurs, des préjugés et de la stigmatisation continue d’alimenter des discriminations dans la vie quotidienne comme dans le parcours de soins.
C’est une situation qu’Oliver Mynář rencontre régulièrement. Lorsqu’il explique qu’il vit avec le VIH mais ne peut pas le transmettre, il suscite encore parfois de la méfiance. « J’ai l’impression que la plupart des gens qui ne sont pas directement concernés par le VIH ne savent pas qu’une personne dont la charge virale est indétectable ne peut pas transmettre le virus. Peut-être qu’ils en ont entendu parler, mais ils ont encore du mal à y croire. »
Son expérience n’est pas un cas isolé. Plus de vingt ans après les premières données sur la charge virale et la transmission, le message « Indétectable = Intransmissible » (I = I) peine encore à passer, y compris chez certain·es professionnel·les de santé.
Une connaissance encore très inégale
« I = I est une notion relativement connue et intégrée par une bonne partie des personnes vivant avec le VIH et leurs soignant·es direct·es. Mais dès qu’on s’éloigne de ce microcosme, il y a souvent un écart important : certaines personnes ne la connaissent pas du tout, d’autres en ont entendu parler mais n’ont pas forcément compris ce qu’elle implique concrètement », confirme Patrick Papazian, médecin sexologue exerçant dans des services de maladies infectieuses à l’AP-HP.
Les chiffres lui donnent raison. Selon un sondage Toluna-Harris Interactive pour le Crips Île-de-France publié en septembre 2025, seuls 42 % des Français·es considèrent comme vraie l’affirmation selon laquelle une personne séropositive sous traitement efficace et correctement suivi ne transmet pas le VIH.
Julia Charbonnier, directrice d’Actions Traitements, association de patient·es spécialisée dans le VIH et les pathologies associées, fait le même constat à partir d’un questionnaire international proposé à des personnes accompagnées par la structure. « Certaines ne connaissaient pas forcément le slogan « Indétectable = Intransmissible ». En revanche, quand je leur expliquais qu’une personne avec une charge virale indétectable ne peut pas transmettre le VIH, elles connaissaient le principe », observe-t-elle.
I = I, un message qui ne va pas de soi
Pour le Dr Papazian, le choix des mots pose un problème. Pour comprendre I = I, il faut déjà savoir ce qu’est une charge virale et ce que recouvre le terme « indétectable ». Le médecin établit une comparaison avec le « Sortez couverts » des années 1990. « « Sortez couverts » a été martelé dans les campagnes de prévention. C’est concret, intuitif, on saisit tout de suite ce que ça veut dire. I = I, honnêtement, c’est incompréhensible. C’est un message qui porte intrinsèquement un cours de virologie, pas une action. »
Il estime aussi que le mot « indétectable » n’aide pas forcément. « Quand je l’utilise, je vois bien que cela sème un doute. Il y a l’idée que l’on ne peut pas détecter le virus, mais qu’il existe toujours. Comprendre pourquoi il peut être présent sans être transmissible n’a rien d’évident quand on ne maîtrise pas certaines notions médicales », souligne le praticien.
Le poids de la peur et du jugement
Le message I = I doit aussi se frayer un chemin à travers plusieurs décennies d’histoire du VIH, pendant lesquelles risque de transmission, maladie et mort ont été étroitement associés. « On n’efface pas comme ça une peur qui a été ancrée viscéralement pendant des décennies. Quand on est, comme moi, plongé dans le VIH au quotidien, on se dit : « Quand même, en quinze ans, le message aurait dû se diffuser, ça devrait être acquis ». Mais cela prend du temps de dépasser l’émotion, surtout quand la notion contraire a été martelée pendant trente ans », rappelle Patrick Papazian.
Ce poids de l’histoire se retrouve parfois chez les personnes qui vivent avec le VIH depuis longtemps. « Elles comprennent la notion, mais elles ont du mal à en faire quelque chose. Il y a un côté « trop beau pour être vrai », et donc on ne la met pas forcément en pratique », observe le médecin chez certain·es patient·es contaminé·es avant les années 2000.
La peur n’est pas seule en cause. « Le VIH reste associé à la sexualité, parfois à des jugements moraux et à l’idée que les personnes seraient responsables de ce qui leur est arrivé. La question : « Comment tu l’as attrapé ? » revient encore régulièrement », souligne Julia Charbonnier. « Ce n’est clairement pas seulement de la peur, abonde le Dr Papazian. C’est complètement lié au jugement sur le VIH, à la sexualité. On vous ramène à une culpabilité, à un jugement moral sur votre sexualité. »
Des résistances jusque dans le soin
Les professionnel·les de santé ne sont pas à l’abri de ces biais. Patrick Papazian cite le cas d’un cardiologue rencontré récemment qui ne connaissait pas I = I et pensait que les traitements du VIH rendaient simplement le risque de transmission « très faible ». « Il y a le professionnel qui n’en a jamais entendu parler, celui qui connaît la notion, et puis celui qui la comprend de façon abstraite mais continue malgré tout à avoir des paroles ou des actes qui entrent en contradiction avec elle », décrit-il.
Chez Actions Traitements, les signalements vont du refus de rendez-vous au port de doubles gants chez certain·es dentistes, en passant par des mentions très visibles du VIH dans les dossiers des patient·es ou des questions intrusives. Certaines personnes vivant avec le VIH finissent par éviter les soins après avoir vécu ce type de situation.
Pour Oliver Mynář, les preuves scientifiques gagneraient à être davantage mises en avant. « Il faudrait peut-être des articles assez courts, pour qu’ils soient lus, mais aussi davantage basés sur des études concrètes, parce que les données rassurent. Quelque chose qui ne soit pas uniquement destiné aux scientifiques, mais sans être non plus trop simplifié pour que les gens aient du mal à y croire », estime-t-il.
Assumer le « zéro risque »
Actions Traitements a choisi de formuler I = I autrement, avec sa campagne « ZÉRO risque de transmission = ZÉRO raison de discriminer », renouvelée en 2025 autour de six personnes vivant avec le VIH, dont Oliver Mynář. « Nous avons essayé de trouver un slogan qui puisse être plus facilement et immédiatement compris. L’idée était aussi de traduire cette réalité du zéro risque de transmission en quelque chose de concret : zéro raison de discriminer », explique Julia Charbonnier.
Patrick Papazian salue une formule qui assume le « zéro risque » et relie la donnée scientifique à la discrimination. Avec une réserve : elle ne doit pas laisser entendre, en miroir, qu’une personne dont la charge virale serait détectable pourrait être légitimement discriminée.
Mais une formule, aussi efficace soit-elle, ne suffit pas. Julia Charbonnier appelle à des campagnes publiques de prévention répétées dans le temps. Le Dr Papazian insiste également sur la formation des soignant·es et sur une problématique plus générale : comment rassurer sur le risque de transmission sans donner le sentiment que le VIH ne constitue plus un enjeu de santé publique ? « C’est toute la difficulté d’une campagne publique : parvenir à déstigmatiser les personnes vivant avec le VIH, tout en expliquant que l’éradication du virus n’est pas réglée, que cela reste un objectif et qu’il y a encore beaucoup de travail à faire », résume-t-il.🟥
Indétectable = Intransmissible : pourquoi le message ne passe toujours pas ?
