vih Santé publique France : une réforme aux contours encore flous

05.10.26
Sonia Belli
8 min
Visuel Santé publique France : une réforme aux contours encore flous

Quelques mois après sa présentation, la réorganisation de Santé publique France se dessine progressivement. Certains transferts de missions sont déjà actés, tandis que d’autres demeurent incertains. La prévention cristallise les inquiétudes, notamment sur l’avenir des campagnes nationales.

L’essentiel

  • Annoncée début 2026, la réforme de Santé publique France (SpF) prévoit plusieurs transferts de missions, dont les campagnes nationales de prévention et la Réserve sanitaire.
  • La réforme de Santé publique France se précise, mais ses objectifs et ses conséquences concrètes restent encore difficiles à appréhender pour de nombreux acteurs de la santé publique.
  • Le transfert annoncé des campagnes nationales de prévention suscite des inquiétudes, plusieurs expert·es craignant une dilution de l’expertise scientifique au profit d’une logique de communication institutionnelle.

Annoncée début 2026, la réforme de Santé publique France (SpF) touche plusieurs missions de l’agence, créée en 2016 autour de la surveillance sanitaire, de la prévention et de la réponse aux crises. Les campagnes nationales de communication doivent quitter son giron pour être confiées au ministère de la Santé et à l’Assurance maladie. La Réserve sanitaire et les stocks stratégiques de produits de santé doivent eux aussi changer de tutelle et passer directement sous l’autorité du ministre.

Le gouvernement explique vouloir ainsi raccourcir la chaîne de décision en cas de crise et mieux coordonner la communication publique. Les changements ne suivront toutefois pas tous le même calendrier. Le transfert des campagnes a été annoncé pour 2027, tandis que celui de la Réserve sanitaire et des stocks devra intervenir par décret, au plus tard le 1er janvier 2028.

Une réforme difficile à lire

Dans les faits, l’avancement est très inégal. Si le transfert de la Réserve sanitaire est déjà engagé, la façon dont les campagnes de prévention seront désormais conduites reste beaucoup plus floue. Le conseil d’administration lui-même semble tenu à distance des changements en cours. Catherine Aumond, administratrice d’AIDES et représentante des usagers au titre de France Assos Santé, explique que ses membres ne sont pas, dans leur ensemble, associés aux décisions. Elle dit d’ailleurs avoir le sentiment que Santé publique France « subit les choses » plus qu’elle ne participe aux choix qui redessinent son périmètre.

Cette difficulté à voir clairement où mène la réorganisation nourrit une interrogation plus large : sur quoi repose-t-elle, et quel bénéfice en attend-on ? « Avant de défaire, même partiellement, cette architecture, nous estimions indispensable d’en évaluer rigoureusement les forces et les faiblesses et de démontrer concrètement que la nouvelle organisation apporterait un bénéfice. À notre connaissance, cette démonstration publique n’a pas été faite », souligne Sylvain Gautier, vice-président de la Société française de santé publique (SFSP).

Les arbitrages budgétaires participent aussi à ces interrogations. Pour François Bourdillon, qui a assuré la préfiguration de Santé publique France avant d’en être le directeur général de 2016 à 2019, les décisions déjà prises donnent une indication sur la direction suivie : « Quand on diminue les budgets, quand on annonce des transferts, c’est que l’on va vers un changement de modèle ».

La prévention au centre des inquiétudes

C’est sur la prévention que cette transition inquiète le plus. Les réserves portent moins sur le déplacement administratif des campagnes que sur ce que leur transfert pourrait faire perdre en pratique.

« Une campagne de prévention n’est pas simplement une opération de communication. C’est une intervention de santé publique. […] En transférant la conception ou le pilotage des campagnes dans une logique générale de communication de l’État, le risque est de perdre cette spécificité. On peut produire une communication parfaitement réussie du point de vue institutionnel sans qu’elle constitue pour autant une intervention efficace de prévention », met en garde Sylvain Gautier.

Cette spécificité se retrouve très concrètement dans la manière dont les campagnes sont conçues et accompagnées. Catherine Aumond rappelle qu’elles s’appuient sur des équipes dédiées, un comité scientifique et une expertise construite à partir des données de santé. Elle prend l’exemple du Mois sans tabac : « Ce ne revient pas seulement à passer trois spots à la télévision. Il y a derrière toute une organisation, avec des personnes qui répondent au téléphone, des praticiens qui peuvent être interpellés, etc. C’est une vraie campagne de marketing social ».

Ce continuum, des données jusqu’à l’intervention sur le terrain, était au cœur du projet initial de Santé publique France. François Bourdillon rappelle que ce modèle reposait aussi sur une expertise propre à la prévention et sur le travail avec les associations : « La prévention avait été pensée comme un métier à part entière, fondé sur des connaissances scientifiques et des compétences spécifiques. L’idée était aussi de la distinguer de la communication institutionnelle et de construire les actions avec les associations ».

La Journée mondiale de lutte contre le sida, un premier signal ?

Ces interrogations ont pris une dimension très concrète autour du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida. Chaque année, Santé publique France déploie à cette occasion une campagne nationale de prévention du VIH. Mais cet été, les acteurs associatifs ont appris qu’elle ne serait pas reconduite en 2026. Le 22 septembre, plus de 90 associations et structures ont rendu publique une lettre ouverte demandant son rétablissement. Le directeur général de la Santé, Grégory Emery, expliquait alors que, dans un contexte budgétaire contraint, cette campagne n’avait pas figuré parmi les priorités retenues par le gouvernement.

Trois jours plus tard, le 25 septembre, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a assuré sur X qu’une campagne aurait finalement bien lieu « comme tous les ans en décembre ». À ce stade, aucune précision n’a été apportée sur son format, son pilotage ou les moyens qui lui seront consacrés.

Sylvain Gautier invite toutefois à ne pas faire de cet épisode une conséquence directe de la réforme, le transfert des campagnes nationales n’étant prévu qu’à partir de 2027. Mais, pour le vice-président de la SFSP, l’enjeu dépasse leur simple maintien : « Il ne faut surtout pas réduire le débat à la présence ou à l’absence d’un spot télévisé. La vraie question est celle de l’intervention de prévention : quels publics veut-on toucher, avec quels objectifs, quels moyens, quelle intensité et quelle évaluation ? »

Qui décide, et à partir de quelle expertise ?

Reste une autre question : celle de la place respective de l’expertise et du pouvoir politique. François Bourdillon rappelle d’abord que Santé publique France a toujours été étroitement encadrée par l’État : « Santé publique France est une agence d’État. Toutes les campagnes sont validées en amont par le ministère de la Santé, le gouvernement et même aujourd’hui l’Élysée. Présenter cette réorganisation comme une reprise en main ne me paraît donc pas juste : l’État est déjà omniprésent ».

L’enjeu se situe plutôt dans la répartition des rôles. Pour Sylvain Gautier, expertise et décision politique doivent rester clairement distinctes, sans pour autant fonctionner séparément. « Le rôle des experts est de produire et d’interpréter les connaissances avec la plus grande indépendance possible. Le rôle du responsable politique est d’arbitrer et de décider, parce que la décision publique comporte aussi des choix de priorités, de moyens et de valeurs. […] Entre les deux, il faut une articulation extrêmement forte », insiste le vice-président de la SFSP. Une distinction qui engage aussi la transparence des décisions : l’expertise doit pouvoir rendre publiques ses conclusions et ses recommandations, y compris lorsque le gouvernement choisit ensuite une autre voie.

C’est précisément cette articulation que François Bourdillon craint de voir fragilisée par la segmentation des missions engagée par la réforme, avec le risque de mettre à mal un équilibre long qui a été long à mettre en place. « Casser peut aller très vite. Reconstruire, cela prend dix ans. Or, Santé publique France atteint justement ce cap, au moment où son modèle commence à faire ses preuves ».🟥

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