vih VIH : l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Nouvel épicentre de l’épidémie ?

08.07.26
8 min
Visuel VIH : l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Nouvel épicentre de l’épidémie ?

La région Afrique du Nord et Moyen-Orient détient un double record tristement alarmant : elle est celle où les nouveaux cas de VIH ont le plus drastiquement augmenté ces dernières années et celle où l’accès au traitement est le plus faible. Les conflits qui sévissent dans plusieurs pays de la région aggravent la situation sanitaire des populations, dans une zone où le manque de financement alloué à la lutte contre le VIH est criant.

L’essentiel

  • La région Afrique du Nord–Moyen-Orient est celle où les nouvelles infections au VIH progressent le plus rapidement au monde, avec une hausse de 77 % entre 2010 et 2025.
  • L’accès aux traitements y est le plus faible de toutes les régions suivies par l’ONUSIDA : seule une personne vivant avec le VIH sur deux bénéficie d’une prise en charge.
  • Conflits armés, stigmatisation des populations les plus exposées et sous-financement chronique compromettent la lutte contre l’épidémie.

La région MENA – pour Middle East and North Africa – dans le découpage géographique de l’ONUSIDA est une région assez disparate comptant une vingtaine de pays, allant du Maroc à l’ouest aux pays du Golfe à l’est, en incluant des États de la corne de l’Afrique comme la Somalie et Djibouti [i]. L’épidémie de VIH dans la région a un profil particulier. Historiquement faible, elle est en nette progression. D’après les données de l’ONUSIDA pour 2024, 240 000 personnes vivraient avec le virus dans la région sur une population totale de plusieurs centaines de millions d’habitants, soit une séroprévalence faible de 0,1 % chez les 15-49 %.

Une épidémie en forte progression malgré une faible prévalence

Si la photographie à l’instant T peut laisser penser à une épidémie sous contrôle, l’évolution des données épidémiologiques inquiète. Et ce n’est pas une nouveauté, puisqu’en 2004, déjà, la Banque mondiale publiait une étude sur la vulnérabilité de la région face à l’épidémie de VIH/SIDA. D’après les statistiques actuelles de l’ONUSIDA, l’épidémie rampante est passée en phase ascensionnelle. Les nouvelles infections y ont ainsi augmenté de 77 % entre 2010 et 2025. C’est sans conteste la hausse la plus marquante à travers le monde sur cette période, marquée par ailleurs par une baisse globale des nouvelles infections de 43 % à l’échelle mondiale, et des baisses régionales notables comme en Afrique subsaharienne (réduction de 59 % des nouvelles infections entre 2010 et 2025), dans la Caraïbe (- 30 %) et en Asie-Pacifique (- 21 %). Le rapport 2026 de l’ONUSIDA basé sur des estimations épidémiologiques préliminaires rapporte également des hausses des nouvelles infections en Europe de l’Est et Asie centrale et en Amérique latine, sans atteindre les taux de la région MENA.

Dans certains pays, la progression est stupéfiante, comme au Qatar où le site de données de l’ONUSIDA retient une envolée des nouvelles infections de 1600 %, passant de neuf nouveaux cas en 2010 à 150 pour l’année 2024. En Arabie saoudite, pays le plus peuplé du Golfe avec 36 millions d’habitants, la hausse est comparable à celle du Qatar dans son ampleur, mais pour des populations dix fois plus nombreuses : les nouvelles infections ont bondi de 1437 %, passant de 93 nouvelles infections en 2010 à 1300 pour l’année 2024. En Égypte, aussi l’augmentation des nouveaux cas est notable avec une hausse de 156 % depuis 2010 ; 124 % en Algérie ; 135 % au Soudan.

A noter que pour plusieurs pays de la région, les données sont insuffisantes pour pouvoir observer l’évolution de l’épidémie et de sa prise en charge. Pour d’autres, on s’interroge sur la solidité des chiffres avancés au vu des tensions qui déchirent des pays comme la Lybie ou le Soudan.

Les conflits régionaux, un frein majeur à la lutte contre le VIH

Les guerres qui ont fait rage dans la région ces dernières années et qui pour certaines se poursuivent au présent affectent plus d’un tiers des pays de la zone. Dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, au Liban, en Lybie, en Syrie, au Soudan, en Somalie, au Yémen, les conflits armés ne font qu’aggraver la situation sanitaire et sociale des populations. La région MENA compte près de 18 millions de déplacés.

Peu de personnes accèdent à des soins adéquats dans la région. La couverture du traitement contre le VIH y est même la plus faible au monde, avec une personne sur deux vivant avec le virus qui en bénéficie. Au Soudan, seulement 20 % des personnes connaissant leur statut en bénéficieraient. Toujours dans la corne de l’Afrique, elles seraient 25 % à Djibouti. Sur l’autre rive de la mer rouge, dans le Golfe, le Yémen affiche un taux presque comparable avec 29 % des personnes sous traitement. L’objectif des trois 95 visant à enrayer sérieusement l’épidémie est à l’heure actuelle un horizon bien lointain pour l’ensemble de la région MENA : 63 % des gens y connaissent leur statut, 48 % ont accès aux traitements et 44 % d’entre eux ont une charge virale indétectable. L’accès aux traitements est encore plus faible pour les femmes (44 %) et les enfants (34 %).

Ce sont ces carences dans l’accès aux soins qui ont motivé Solidarité Sida et l’ONG ITPC-MENA (la branche Moyen Orient Afrique du Nord de la Coalition internationale pour la préparation au traitement) à monter le programme FORSS avec des associations locales dans cinq pays de la grande région, à savoir la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et le Liban. La première phase de 2018 à 2022 visait à « documenter les barrières pour accéder à la prévention, au dépistage et aux soins pour guider les politiques publiques et renforcer les systèmes de santé face à cette épidémie. » A partir de 2023, le programme s’est poursuivi, sans l’Égypte, en intégrant du personnel soignant du système de santé.

Stigmatisation et populations clés, au cœur des vulnérabilités

L’association Caritas qui intervient en Égypte dans la ville d’Alexandrie auprès de personnes vivant avec le VIH résume ainsi la situation : « tous les éléments indiquent une tendance à l’aggravation de l’épidémie. Tous les facteurs susceptibles d’alimenter l’épidémie sont réunis, en particulier chez les personnes les plus exposées aux risques. La stigmatisation et la discrimination persistantes à l’encontre des personnes vivant avec le VIH aggravent la situation et compromettent leurs droits ». Dans ce contexte, l’organisation souhaite commencer par « réduire la stigmatisation et la discrimination dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH ».

En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, l’épidémie est très concentrée parmi les populations clés, qui comptaient pour 84 % des nouvelles infections en 2022. La situation est particulièrement alarmante pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, chez qui la hausse des nouvelles infections était de 95 % entre 2010 et 2022. L’ONUSIDA rapporte une prévalence de 13,4 % parmi cette population en Algérie ; le même taux est affiché en Égypte. Mais pour de nombreux pays, cette donnée est absente, dans des contextes nationaux où l’homosexualité est souvent criminalisée. De manière générale, les populations clés y évoluent dans des contextes socioculturels qui leur sont hostiles.

« Des données obsolètes et imprécises concernant la taille des populations clés et la prévalence du VIH entravent une planification efficace des programmes dans toute la région. Même lorsque des estimations sont disponibles, leur publication fait souvent l’objet de retards ou de réticences », soulignait un récent rapport de Frontline AIDS, alliance internationale qui réunit des organisations gouvernementales et non-gouvernementales de lutte contre le VIH. Cette étude publiée en avril 2025 porte sur cinq pays de la région MENA, que sont le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie et le Liban [v].

Un sous-financement chronique qui menace la riposte régionale

S’ajoutent à cela des manques cruciaux de financement. La fermeture en 2023 du bureau régional de l’ONUSIDA qui était basé au Caire actait déjà d’un recul de la lutte dans la région MENA. La disparition de ce bureau a privé cette partie du monde d’un précieux réseau de mutualisation et de soutien pour les communautés affectées souvent isolées au sein de leur espace national. C’est aussi la perte d’un relais auprès des bailleurs, dans une région qui est le parent pauvre de la solidarité internationale sur le sujet.

D’après Frontline AIDS, « la région ne reçoit que 15 % des fonds nécessaires à une riposte efficace contre le VIH ». Et on peine à imaginer une amélioration dans les années à venir, au vu de la baisse généralisée des budgets. D’après l’ONUSIDA, en 2025, seules l’Algérie et l’Égypte ont mentionné des hausses dans leur budget national destiné à la lutte contre le VIH. Pourtant, prévient Frontline AIDS, « le coût de l’inaction est élevé. Si rien n’est fait, la situation pourrait dégénérer en une épidémie généralisée. »

Notes et références

[i] A noter que l’ONUSIDA classe Israël et la Turquie dans l’entité « autres régions » où se trouvent les pays européens.

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